
Le procès dit « Kitchen » commence à l’Audiencia Nacional. Dix personnes comparaissent, dont d’anciens hauts responsables du ministère de l’Intérieur sous Mariano Rajoy, accusés d’avoir monté une opération policière illégale pour espionner Luis Bárcenas et lui dérober des documents compromettants. Le procès doit durer environ trois mois.
Le principal prévenu est Jorge Fernández Díaz, ex‑ministre de l’Intérieur, qui devient le deuxième titulaire de ce portefeuille à être jugé en démocratie. Assis au premier rang, il affiche un air calme. À sa droite se trouve Francisco Martínez, ancien secrétaire d’État à la Sécurité et, à l’époque, son homme de confiance : une proximité qui s’est transformée en rivalité et en accusations croisées, au point de provoquer un face‑à‑face tendu pendant l’instruction. Parmi les autres accusés figure Sergio Ríos, l’agent recruté pour faire le chauffeur de Bárcenas ; sa collaboration fut centrale et a été payée près de 50 000 euros sur des fonds réservés de l’État.
Le cœur de l’affaire remonte à 2013, année où ont éclaté plusieurs révélations embarrassantes pour le Parti populaire. Bárcenas détenait une caisse en Suisse évaluée à 22 millions d’euros et, placé en détention provisoire, laissait entendre qu’il possédait des pièces susceptibles d’éclabousser le parti. Selon l’accusation, des cadres de la police ont alors lancé l’opération Kitchen : sans contrôle judiciaire, ils auraient surveillé l’ex‑trésorier pour s’emparer de ces documents avant qu’ils ne nuisent au PP. L’opération aurait inclus la duplication d’appareils électroniques entreposés dans un local appartenant à l’épouse de Bárcenas.
L’affaire n’a été découverte qu’en 2018, au cours d’une enquête de l’UDEF liée au dossier Villarejo ; le commissaire à la retraite José Manuel Villarejo est présenté comme l’un des artisans de l’opération. À partir de là, la Fiscalía Anticorrupción et le juge Manuel García Castellón ont mis au jour une trame dont l’épicentre semblait se situer au ministère de l’Intérieur.
Les versions restent irréconciliables. Fernández Díaz nie toute connaissance ou autorisation : s’il y a eu opération, assure‑t‑il, elle s’est effectuée à son insu.
Martínez, lui, prétend qu’il s’agissait d’une manœuvre légale et a même consigné par acte notarié des messages échangés avec son ancien supérieur. L’un d’eux, traduit dans le dossier, dit : « L’opération a réussi. » Cette phrase est devenue l’axe principal de l’accusation pour relier l’ex‑ministre aux faits.
La première audience a été dominée par des questions de procédure. Les avocats de Fernández Díaz et de Martínez ont demandé la nullité des actes et ont dénoncé une situation d’indéfense — une stratégie fréquente dans les grands procès qui, si elle aboutit, pourrait retarder voire modifier le cours du procès. Le tribunal doit désormais trancher ces demandes avant d’entrer dans le fond.
Le procès Kitchen jette une lumière crue sur l’usage des services de l’État au service d’intérêts partisans et pose une question simple : jusqu’où certains responsables pouvaient‑ils aller pour protéger un parti ?