Un ciel intact au sommet du mont Paranal
Il fut un temps où, partout sur la Terre, le ciel nocturne ressemblait à celui qu’on observe encore depuis l’Observatoire du mont Paranal, dans le désert d’Atacama au Chili. Là-bas, plus de 280 jours par année, l’air sec et l’horizon vierge laissent la nuit intacte. Mais ce luxe astronomique fond comme neige au soleil — ou plutôt sous des projecteurs qui n’en finissent plus de pousser.
L'Observatoire du mont Paranal, dans le désert d'Atacama (Chili), bénéficie de plus de 280 jours par année de ciel parfaitement sombre. Antofagasta, une ville minière de 400 000 habitants, se situe à 110 km de Paranal.
Quand la pollution lumineuse efface les étoiles
La pollution lumineuse, c’est la lumière artificielle utilisée en excès ou mal dirigée qui se répand dans le ciel et efface les étoiles les plus faibles. Les LED, plus économes, ont paradoxalement aggravé le problème : leur lumière blanche et bleutée se diffuse davantage que l’orange des lampes au sodium et crée un « sky glow » visible au‑dessus des villes et des pistes de ski. Au Québec, la Voie lactée s’efface petit à petit ; selon Martin Aubé, professeur en géomatique à l’Université de Sherbrooke, la pollution lumineuse y est trois fois plus intense en hiver, quand nuages et neige renvoient encore plus de lumière vers le ciel.
Observatoires en danger : VLT, ELT et le « bruit » lumineux
Ce n’est pas qu’une question d’esthétique. Les observatoires risquent de perdre leur raison d’être. Le Very Large Telescope (VLT) de Paranal, en service depuis 2001, a permis de prouver en 2002 la présence d’un trou noir massif au centre de notre galaxie et de capter les premières images directes d’exoplanètes.
L’Extremely Large Telescope (ELT), attendu pour 2030 avec un miroir de 39 mètres, promet des images encore plus nettes — presque « comme le James Webb, mais en plus précis », dit Mariya Lyubenova, astronome et responsable des communications à l’Observatoire européen austral. Angel Otarola, scientifique atmosphérique à l’ESO, explique le risque en termes simples : « Les photons émis par les sources lumineuses se logent dans nos images. C’est comme du “bruit”. » Les objets faibles deviennent invisibles, ou ne peuvent plus être étudiés en détail.
Antofagasta : mines, expansion et halo lumineux
La menace est concrète : Antofagasta s’étend, les mines opèrent jour et nuit avec des éclairages puissants, et le halo lumineux gagne du terrain. Martin Aubé, auteur d’un des premiers simulateurs de pollution lumineuse, rappelle avoir utilisé son outil pour protéger le mont Mégantic — et qu’il a vu au Chili combien préserver Paranal est crucial. « Je me suis dit que si on perdait Paranal, le combat était perdu pour de bon. »
Loi chilienne et limites de la protection
Il existe pourtant des réponses. Le Chili a adopté en 2019 une loi créant des « zones astronomiques » : ces secteurs ne doivent pas dépasser 10 % de luminosité au‑dessus du niveau naturel, et tout projet y est soumis à une évaluation environnementale. Mais la protection demande vigilance, normes de lumière mieux conçues et volontés locales — car un ciel sombre se défend rarement tout seul.
Perdre le ciel, ce n’est pas seulement perdre des étoiles : c’est compromettre des découvertes futures. Et contrairement aux sols ou à l’air, le ciel a peu d’endroits de rechange.
