
Trois femmes battent la mesure sur le trottoir. Une Shakira sort de la boulangerie, des basses s’échappent entre les pains et, d’un pas décidé, Yannick entre comme s’il allait acheter la baguette du siècle. À l’intérieur, DJ Baguette trône derrière sa table de mixage au milieu des viennoiseries.
Les clientes lèvent les mains, les enfants rient, des touristes s’arrêtent, des retraités se joignent au chœur improvisé : la boutique est devenue piste de danse.
Le Grenier de Félix se trouve au 64, avenue Félix Faure, dans le 15e arrondissement de Paris. Dorian Gamon, alias DJ Baguette, vient de la Drôme et réalise la 69e étape d’un tour de France des boulangeries commencé l’an dernier ; c’était sa première date dans la capitale. « Il y a une culture musicale exceptionnelle en France et une richesse de la nourriture et de l’artisanat que représente la boulangerie », explique le DJ, 30 ans, qui veut rassembler les deux pour voir « des gens entrer pour acheter une baguette, danser un peu, repartir avec le sourire ».
Le propriétaire, Franck Tombarel, travaille ici depuis trente ans. Casquette fluo, lunettes clignotantes, il a financé le déplacement du DJ et transformé la boutique en mini-fête de village : choux à la crème, guimauves, galettes-saucisses sur une petite table dehors.
« Le quartier est sympa, mais assez calme », dit-il. « C’est bien qu’il y ait un peu d’animation. Souvent chacun marche le nez sur son téléphone, là les gens dansent et se parlent. »
Ce sont surtout des femmes qui investissent l’étroit espace —surtout des voisines, une professeure qui a repéré le DJ sur les réseaux et l’a recommandé, et Laurence, 72 ans, qui « adore danser » et ne lâche plus la platine du regard. Les tubes de Claude François, Dalida ou Jean-Jacques Goldman déclenchent des reprises en chœur et une choré improvisée par des ados.
Même une patrouille de la police municipale sourit et se prête au mouvement. Clémence, qui rit en dansant malgré ses enfants embarassés, résume l’ambiance : « Ça fait du bien de danser — et si on pouvait avoir une petite bière, ce serait parfait. »
DJ Baguette n’a pas l’intention d’arrêter. Micro en main, sourire rivé aux lèvres, il le dit simplement : « La musique m’anime et tant que je verrai des gens heureux, je continuerai. » Ce qui a commencé comme une idée repérée sur les réseaux sociaux est devenu, le temps d’un après-midi, une fête de quartier qui a réveillé une rue entière. Le message est clair : on peut redonner vie à un lieu avec deux enceintes, quelques chansons et l’envie de se parler.