
Un nouveau spectre hante les économies avancées : la peur d’être remplacé par une machine. Depuis que ChatGPT a rendu l’IA visible et parlante pour le grand public, cette peur n’est plus abstraite — elle s’appelle Fobo, pour « fear of becoming obsolete » : la peur d’être dépassé.
Selon un sondage du cabinet KPMG, 52 % des travailleurs américains craignent que l’intelligence artificielle ne menace leur emploi. ChatGPT a été lancé en novembre 2022 par OpenAI. En moins de trois ans, l’IA est sortie des laboratoires pour occuper les bureaux, les rédactions et les lignes de production; la crainte a presque doublé en un an.
Les dirigeants de la Big Tech poussent un discours ambigu. D’un côté, ils vantent des gains de productivité « massifs », l’amélioration des services, des soins et de la recherche. De l’autre, ils présentent souvent l’IA comme un concurrent imbattable, capable d’exécuter mieux et plus vite des tâches humaines. OpenAI, dans sa charte, affirme vouloir que l’intelligence artificielle générale profite à tous — une formule qui rassure sur le principe mais ne répond pas à la question brûlante : qui perdra quoi, et qui compensera ces pertes ?
La vérité est simple et brutale : les bénéfices économiques de l’IA ne se distribuent pas automatiquement. Si des entreprises voient leurs marges gonfler grâce à l’automatisation, rien n’oblige ces mêmes entreprises à financer la transition sociale des salariés écartés. C’est là qu’entre en jeu l’idée — de plus en plus discutée — d’un filet social renforcé : allocations, formation massive, dispositifs de reconversion, voire revenu universel. Sans ces mécanismes, le choc risque d’alimenter colère sociale et fractures politiques.
Les grands patrons de la tech devront bientôt affronter ces conséquences publiques. Ils ont vendu la promesse d’un avenir plus efficace; ils seront jugés sur leur volonté d’en partager le prix. La question n’est plus seulement technique — elle est sociale et morale : comment répartir gains et pertes lorsque l’intelligence artificielle redessine le marché du travail ?
Il reste peu de temps pour inventer des réponses à la hauteur du défi. Refuser l’IA serait absurde ; l’ignorer serait dangereux. Il faut accepter que l’automatisation crée des gagnants et des perdants, et préparer dès maintenant des filets qui permettent à la société de traverser la transition sans sacrifier des millions de vies professionnelles. Si l’on veut que la promesse de productivité devienne un progrès partagé, il faudra des politiques claires et des engagements contraignants — pas seulement des déclarations de principes.