
Au cours des dernières années, nous avons appris à vivre avec des risques qui, auparavant, auraient semblé inacceptables. Qu'ils soient financiers ou émotionnels, ces risques se manifestent à une vitesse vertigineuse, laissant peu de place à la raison ou à l'acceptation de l'amour, mais plutôt à la distraction.
Dans le domaine économique, nous observons des prix d'actifs persistants à des niveaux élevés, une dette publique à des niveaux historiquement extrêmes, et des banques centrales devenues des acteurs permanents de stabilisation. Ces éléments ne suscitent plus d'alarme sociale, mais plutôt des débats techniques qui pourraient ennuyer le lecteur.
La plupart des gens vivent éloignés de ces risques non pas parce qu'ils n'existent pas, mais parce qu'ils ne les perçoivent pas. Ils ne participent pas aux bulles d'actifs et n'influencent pas le niveau d'endettement public. Pourtant, ils subissent les conséquences lorsque les ajustements se manifestent sous forme d'inflation ou de crises fiscales.
Les risques se socialisent toujours par le biais du détail, jamais par celui de la décision. Ce problème est donc non seulement financier, mais aussi politique et distributif. Les déséquilibres s'accumulent dans un espace abstrait, tandis que leurs coûts se manifestent dans l'économie quotidienne et l'érosion de la confiance envers les institutions.
Au cours de la dernière décennie, les marchés boursiers des économies avancées ont plus que doublé leur valeur, alors que le revenu réel médian a à peine progressé. Cette divergence n'est pas une anomalie statistique, mais le symptôme d'une déconnexion entre richesse financière et bien-être social.
La perception de la dette publique a évolué. Dans de nombreuses économies avancées, elle n'est plus considérée comme une anomalie, mais comme une caractéristique structurelle. Le débat ne tourne plus autour de sa durabilité, mais de sa gestion politique. Comment coexister avec une dette sans qu'elle ne devienne socialement explosive ?
Le ajustement, s'il arrive, est souvent différé. La dette devient ainsi une promesse différée, dont le paiement est reporté dans le temps, souvent à l'attention des électeurs. Ce phénomène est aggravé par la dépendance structurelle aux banques centrales, qui agissent comme des ancrages permanents des attentes économiques.
La dépendance aux banques centrales a profondément modifié la perception du risque. Les décisions d'investissement ne sont plus basées uniquement sur des fondamentaux économiques, mais aussi sur la probabilité d'intervention. Ce système tolère des niveaux croissants de fragilité, car il repose sur l'idée qu'il y aura toujours un amortisseur institutionnel.
Cette déconnexion entre marchés et économie réelle coexiste avec une autre, moins discutée mais potentiellement plus dangereuse : celle qui sépare l'économie politique de la politique économique. Les décisions techniques se prennent dans des cadres de plus en plus autonomes, tandis que les systèmes politiques peinent à absorber des ajustements prolongés sans fractures sociales.
La littérature devient alors un diagnostic. Dans La montagne magique, Mann évoque un espace où le temps semble suspendu. De même, dans l'économie globale actuelle, les risques existent mais sont devenus techniques et lointains. Cette distance ne supprime pas la gravité des problèmes, mais la dissimule. Lorsque l'ajustement se produit, il arrive souvent plus rapidement que la capacité politique à l'expliquer.
Nous vivons toujours dans une montagne magique globale. Il est essentiel de se rappeler que nous ne survivons pas parce que nous avons éliminé les risques, mais parce que nous avons appris à vivre avec eux. Le risque finira par dévaler la montagne, et la gravité ne négocie pas.