
Un document manuscrit daté de novembre 1980, récemment déclassifié, jette une lumière crue sur les préparatifs qui ont conduit au coup du 23‑F : il décrit trois opérations militaires distinctes — et c’est la moins sophistiquée d’entre elles qui finira par se réaliser, quelques mois plus tard. Ainsi, le texte apparaît comme un cauchemar prémonitoire, froid dans sa forme mais chargé d’une inquiétude vive dans son fond.
Le document, rendu public par la Guardia Civil et le ministère de l’Intérieur, détaille un scénario qui privilégiait la rapidité et l’effet de surprise. En effet, le noyau qualifié d’« expontáneos » autour d’Antonio Tejero était présenté par l’auteur anonyme comme « le moins sophistiqué » des trois schémas — mais aussi, paradoxalement, comme le plus probable.
Après l’échec de l’opération Galaxia et la libération de leur chef, Tejero et ses fidèles envisageaient le « coup de main » comme une action de type commando : « il suffirait de quelques petites unités type COES ou GEOS, quelques parachutistes et [une division] de chars, ainsi que la ‘complicité’ d’autres unités de Policía Nacional et de Guardia Civil », note le manuscrit, qui insiste sur la capacité de telles forces à retarder l’exécution des ordres contraires aux conspirateurs.
Cette simplicité opérationnelle était voulue, car un « petit acte spectaculaire » pouvait déclencher un basculement par la vitesse et l’effet médiatique ; néanmoins, le texte souligne aussi les risques redoutables d’un tel pari. L’analyste écrit : « Sérieux craintes que l’acte puisse être exécuté et qu’il triomphe ». Plus alarmant encore serait un succès partiel : il conduirait, prévient-il, à la fracture de l’unité des forces armées avec « danger de guerre civile ; purges, décomptes et vengeances contre des cadres militaires ».
Le rapport met en avant l’improvisation qui caractérisait ce noyau : les « expontáneos » ignoraient souvent ce qu’ils feraient en cas de succès et comptaient sur des mandats militaires contactés a posteriori pour donner forme au coup. En ce sens, le plan ressemblait davantage à un commando — à mi‑chemin entre mission spéciale et conspiration presque terroriste — qu’à une prise de pouvoir structurée.
Pour obtenir la mise en scène politique, l’auteur note une instruction précise concernant la famille royale : on empêcherait la fuite du Roi ainsi que celle des ministres et des personnalités importantes, subordonnant ainsi l’existence de la Couronne et la vie de son titulaire à l’acceptation du fait accompli. De plus, Madrid et « des capitales importantes » étaient placées au cœur de l’opération parce que, selon le manuscrit, le démarrage « finirait par se voir à la télévision » — les images, loin d’être accessoires, faisaient partie intégrante de la stratégie d’impact.
Les deux opérations décrites en parallèle se distinguent nettement par leur structure et leur temporalité. Les « coroneles », par exemple, se caractérisaient par une discipline de préparation : « Ils ne perdent pas le temps en ‘conspirations de café’ », résume l’auteur; ils nouent contacts, structurent l’opération et prévoient de gérer les incidents au moment de prendre le pouvoir.
Politiquement, leur pari était cynique et patient : laisser brûler progressivement les deux principaux partis, l’UCD et le PSOE, et, si nécessaire, encourager un gouvernement d’union qui permettrait de les voir « se consumer jusqu’en 1983 ». Une fois installés, ils accepteraient de reconnaître les partis, mais « très aménagés dans une nouvelle Constitution », signe d’un projet de restauration autoritaire enveloppé d’un vernis institutionnel.
À plusieurs reprises, le nom de Manuel Fraga surgit dans le texte, d’abord comme une rumeur, puis intégré à deux scénarios conspirateurs. Dans l’opération dite des « lieutenants généraux », l’auteur note qu’« 1 politicien (Fraga) » avait réussi à convoquer « plusieurs généraux » sur la côte levantine, suggérant une tentative de coordination civile‑militaire.
La viabilité de ces manœuvres dépendait étroitement d’une « détérioration progressive » de la situation politique et sociale : si le déclin était lent, il n’y aurait « aucune » possibilité d’intervention, alors qu’un emballement créerait une fenêtre pour un pronunciamiento présenté comme « institutionnel ». Dans ce cadre, l’auteur envisageait que la démission d’Adolfo Suárez pourrait être « instantanée en cas d’unanimité militaire » et que le Roi agirait « constitutionnellement », tandis qu’il tient à souligner qu’aucun des plans ne visait un « protagonisme à la Pinochet ou à la Videla ».
L’origine exacte du document reste difficile à trancher. Publié brut, sans indication formelle d’origine, il a longtemps été relié par son contenu au Centro Superior de Información de la Defensa (Cesid), mais certains historiens ont émis des doutes sur d’éventuelles retouches, d’autres proposant que l’auteur n’était pas membre du service mais le chef de presse du ministère de la Défense.
Un autre manuscrit, déclassifié en même temps, laisse entendre que cette « Panorámica » — ou une copie ou un sommaire — fut retrouvée au domicile du lieutenant‑colonel de l’Armée José Crespo Cuspinera, probablement après son arrestation en 1982, ce qui ajoute une piste matérielle mais n’apporte pas de certitude définitive sur la paternité intellectuelle du texte.
À la lecture, une impression domine : malgré la diversité des scénarios, l’écriture semble appartenir à une seule main. L’analyste anonyme a manifestement eu accès à des informations sur des plans antérieurs et postérieurs, ainsi qu’à des communications entre militaires et sympathisants, et il raconte l’ensemble principalement à la troisième personne.
Le résultat est un instantané froid et prémonitoire d’un moment où la jeune démocratie espagnole dut se battre pour ne pas basculer. En somme, ce document ne se contente pas d’inventorier des complots : il révèle des logiques, des peurs et des options qui, si elles n’avaient pas été contenues, auraient pu redessiner le destin politique du pays.
En refermant ce manuscrit, il reste l’écho d’une question simple et lourde : comment des réseaux souterrains peuvent‑ils convertir la fragilité d’un régime en occasion de rupture ? Pour l’Espagne, l’histoire a choisi une autre voie, mais le document déclassifié nous donne à voir, sans fard, les lignes de fracture évitées de justesse.