
L'enfer de l'héroïne, les nuits à dormir dehors, les amis qui meurent les uns après les autres : c'est le souvenir cru que porte Claude. Aujourd'hui âgé de 60 ans, il avait à peine vingt ans quand il a commencé à « traîner » dans le quartier de la Goutte-d'Or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. « Il y avait beaucoup de seringues par terre et des cages d'escalier envahies par des consommateurs », se souvient-il, comme si ces images ne l'avaient jamais quitté.
Ce vécu a aussi engendré des réponses locales. C'est à cette époque qu'est né, à deux pas du square Léon, un lieu d'accueil pour les usagers — une porte ouverte dans un quartier qui apprenait à gérer l'urgence sanitaire et sociale. Le paysage des rues a changé depuis : la vague d'héroïne a laissé place, au fil des années, à une autre drogue, plus visible et plus troublante pour les riverains et les travailleurs sociaux.
Le crack a largement remplacé l'héroïne dans le nord-est de la capitale, et la scène urbaine s'en est trouvée transformée. Cette crise n'est pas linéaire : elle s'accompagne d'une succession d'évacuation de campements, d'interventions policières et de tentatives politiques pour regrouper ou déplacer les personnes en errance. Les mesures se succèdent, souvent sans résoudre la violence quotidienne que vivent ces hommes et ces femmes.
Les autorités ont démantelé le square Forceval en octobre 2022. Ce démantèlement concernait un lieu où, un an plus tôt, plus d'une centaine de toxicomanes avaient été regroupés à la demande du ministère de l'Intérieur. Le spectacle était emblématique : tentes, seringues, visages épuisés, et des politiques publiques qui cherchent des réponses à court terme plutôt qu'une stratégie de fond.
Les associations tirent la sonnette d'alarme : si l'on venait à « disparaître » — c'est-à-dire à supprimer ou à réduire drastiquement les dispositifs d'accueil et d'accompagnement — les rues redeviendraient des zones de mort lente. Leur message est simple et brutal : sans espaces d'accueil, sans soins accessibles, sans suivi social, les nuits dehors reprennent, les consommations se durcissent, les morts s'accumulent.
Claude parle peu mais il regarde les jeunes. Il sait que les formes changent et que la misère, elle, reste la même. À travers son récit se lit une vérité que ni les statistiques ni les opérations ponctuelles ne chassent : pour beaucoup, la rue n'est pas un choix mais la conséquence d'une succession d'abandons.