
Il existe des histoires qui ne vieillissent jamais, car elles ne promettent pas de solutions. Tristan et Isolde en fait partie. Wagner n’a pas écrit une opéra sur l’amour comme refuge, mais sur l’amour comme conflit : désir, attente, renonciation, culpabilité, responsabilité, remords, doute, peur. Ces sentiments, comme le souligne Bárbara Lluch, la directrice de scène de la nouvelle production au Gran Teatro del Liceu, sont profondément humains.
La différence réside dans le fait que ces émotions sont accompagnées par une musique cosmique et s’expriment à travers des poèmes wagneriens. La proposition de Lluch repose sur une idée claire : que ces personnages mythiques ne restent pas sur un piédestal. Elle souhaite que, par leur intermédiaire, le public puisse se reconnaître.
Il ne s'agit pas d'actualiser l'opéra avec des références contemporaines, mais de reconnaître que, malgré la distance historique, nous comprenons toujours ce qui leur arrive. Cette approche rend l'œuvre encore plus pertinente aujourd'hui.
Lluch rappelle que "les bons librettos sont universels et intemporels". Bien que les personnages existent depuis le XIIe siècle, "les sentiments sont les mêmes qu'aujourd'hui". Wagner n’a pas besoin de traduction émotionnelle. Un des plus grands défis de Tristan und Isolde est d'essayer de ne pas surpasser la musique.
Dans cette production, la scène a choisi de l'accompagner. Lluch affirme qu'il est "impossible de rivaliser avec la musique". Ils ont travaillé l'œuvre "comme si c'était du théâtre", cherchant à créer une plateforme qui permette d'apprécier pleinement la beauté de la musique et du texte.
Le montage repose sur deux questions essentielles : "Quel est le monde que construisent Tristan et Isolde en ignorant celui qui les entoure ?" et "Dans quel état mental Isolde monte-t-elle sur le bateau ?". Ces interrogations permettent une lecture qui ne choisit pas entre amour absolu et fuite du monde. "Les deux sont compatibles", affirme Lluch.
Elle explique que leur amour est "impossible dans cette réalité", d'où l'absence de promesse d'avenir. Ils savent que tant qu'ils ne sont pas morts, ils ne pourront pas être ensemble. Le temps suspendu de l'œuvre représente un autre grand défi.
Lluch souligne que la narration ne peut pas se précipiter. Si c'est le cas, on risque de "terminer le chemin et il reste encore une demi-heure de scène". Travailler ce tempo exige de maintenir "une sorte de gravité" constante. Dans une opéra aussi longue, l'espace, la lumière et le mouvement doivent servir l'œuvre, sans éclipser les performances.
Depuis le début, l'objectif a été de ne pas entraver le "voyage métaphysique" que représente cette œuvre maîtresse. La scénographie et la lumière soutiennent la dramaturgie, presque comme si elles la prenaient par la main.
Le travail avec les interprètes a été essentiel pour Lluch. Elle évoque "une chance incroyable avec les distributions" et la nécessité de trouver un équilibre entre les exigences du chant et de la scène. "Jusqu'à ce que nous arrivions dans la salle de répétition, je n'avais pas compris certaines nécessités physiques pour chanter le rôle", souligne-t-elle.
Ce respect traverse toute la proposition. "Le respect pour l'œuvre est ce qui compte le plus", affirme Lluch, énumérant Wagner, la musique, le texte, les chanteurs, l'orchestre, le théâtre et le public, tout en laissant de côté son "minuscule ego". Travailler dans "l'une des plus belles cathédrales du monde" implique de maintenir cet équilibre.
Après le premier spectacle, le souhait de Lluch est simple mais ambitieux : que le public ait apprécié l'une des musiques les plus belles jamais écrites. Elle espère qu'ils sortiront du théâtre "avec le cœur et l'âme débordant de bonheur". Tristan et Isolde n'a jamais demandé peu, et cette production vise à honorer cette ambition.