
Lors d'un discours sur l'état de l'Union prononcé le soir du 24 février, Donald Trump a passé 1 h 49 à s'adresser à la nation, soit dix minutes de plus que l'an dernier, signe évident d'une volonté de peser neuf mois avant les élections de mi‑mandat. Serein dans la mise en scène, il a célébré la Bourse, la « libération » d'otages israéliens, des baisses d'impôts, la fermeture des frontières et un site de vente de médicaments à prix réduits, tout en affirmant, selon lui, avoir « résolu huit guerres ». Cependant, ces triomphes rhétoriques butent sur une opinion publique circonspecte : un sondage Marist indique que 57 % des Américains estiment que l'état de l'Union n'est pas « fort », 55 % pensent que le président change les États‑Unis en pire, et 78 % voient « un risque sérieux pour l'avenir de la démocratie américaine ».
Le contraste entre la scénographie maîtrisée et les tensions palpables était frappant tout au long de la soirée. L'an dernier déjà, le président avait imposé au Congrès sa fameuse « one big beautiful bill », signée le 4 juillet sous le survol des bombardiers B‑2, et avait même fait applaudir Elon Musk, alors porté au faîte de son influence par le Doge ; cette année, confronté au risque de perdre la majorité républicaine à la Chambre — et peut‑être au Sénat — il a cherché à rassembler, mais plusieurs de ses thèmes vedettes se sont retournés contre lui.
Quatre magistrats de la Cour suprême étaient présents dans l'hémicycle : John Roberts, Amy Coney Barrett, Elena Kagan et Brett Kavanaugh, et leur présence a donné une tonalité particulière à certains passages du discours. Il a qualifié de « regrettable décision » un arrêt de la Cour qui a freiné sa politique sur les taxes douanières et, après avoir « tout juste » maintenu l'invitation des magistrats, il a assuré vouloir recourir à des « statuts légaux alternatifs, complètement approuvés » pour contourner leur décision.
L'image des magistrats assis, impassibles, pendant que le président promettait de court‑circuiter la justice a renforcé l'idée d'un pouvoir prêt à pousser les limites constitutionnelles, et a alimenté l'inquiétude d'observateurs qui voient dans ces promesses un possible contournement des garde‑fous démocratiques.
Sur le plan intérieur, le président a martelé que « les prix baissent », une affirmation destinée à rassurer mais qui heurte la perception de nombreux Américains. En effet, 57 % d'entre eux désapprouvent sa gestion de l'économie, malgré un ralentissement de l'inflation et un niveau d'emploi supérieur aux attentes. À l'automne, M. Trump avait qualifié le coût de la vie élevé de « canular démocrate » ; cette posture, insistante et parfois provocatrice, convainc de moins en moins d'électeurs confrontés à des difficultés quotidiennes.
L'immigration a été l'un des moments les plus chargés du discours, où le président a mêlé figures humaines et mises en scène émotionnelles : il a évoqué le meurtre d'Iryna Zarutska — tuée en septembre à Charlotte par une personne sans papiers, dont la mère était présente dans la salle — et décoré à titre posthume Sarah Beckstrom, membre de la garde nationale abattue près de la Maison‑Blanche. Ces récits ont voulu personnaliser la politique, mais ils n'ont pas fait disparaître l'impopularité des méthodes employées pour les expulsions et les arrestations, parfois dirigées contre des personnes présentes de longue date ou même des citoyens.
Les sondages reflètent ce malaise : une étude Ipsos pour le Washington Post et ABC News montre que 58 % des Américains jugent que le gouvernement est allé « trop loin » (95 % des démocrates, 63 % des indépendants, 16 % des républicains), et 62 % s'opposent à l'emploi de la force par l'ICE — une dynamique qui a poussé les démocrates à refuser de voter le budget du département de la Sécurité intérieure.
Un sentiment de chaos et d'impunité colle aussi à la présidence, entretenu par la référence constante à l'affaire Epstein, omniprésente en marge de l'adresse officielle. Le réseau NPR a révélé que le ministère de la Justice avait exclu des dossiers publiés le témoignage d'une mineure accusant Donald Trump de viol, une omission qui a relancé les demandes de transparence.
Avant le discours, Dani Bensky, victime de Jeffrey Epstein, a pris la parole en conférence de presse pour interroger : « Pourquoi Trump nous traite‑t‑il de canular ? Pourquoi d'innombrables nations prennent‑elles cette situation si au sérieux alors que notre président continue à tergiverser et dissimuler ? » Dans la salle, la représentante démocrate Rashida Tlaib a crié : « Publiez les dossiers Epstein ! », soulignant l'émoi persistant autour de ces affaires non abordées par l'allocution présidentielle.
Sur la scène extérieure, les appels à la fermeté ont trouvé un écho plus unanime dans le discours : le président a rappelé les frappes contre l'Iran l'été dernier et évoqué la capture, selon lui, de Nicolás Maduro au Venezuela, tout en laissant entendre qu'une intervention en Iran restait une option malgré un soutien public limité (27 %).
Il a expliqué sa préférence pour la diplomatie — « Ma préférence irait à la résolution du problème par la diplomatie » — mais a ajouté qu'il n'autoriserait jamais l'accès d'un « plus grand soutien du terrorisme » à l'arme nucléaire et vanté la puissance militaire américaine. Après plus d'une heure et quart de discours, les objectifs concrets d'une éventuelle action (affaiblir les capacités nucléaires iraniennes, soutenir des manifestants ou protéger Israël) sont restés flous, et toute opération nécessiterait un vote du Congrès alors que des forces continuent de se masser au Proche‑Orient.
Derrière le président, souriants mais lourds de signification, le vice‑président J.D. Vance et le président de la Chambre Mike Johnson offraient une image politique qui en dit long : la présence du premier rappelait, selon le jeu des alliances et des successions, que M. Trump ne pourrait pas se représenter à la fin de son mandat, tandis que le second soulignait le risque d'un basculement de la Chambre à l'automne.
Si les démocrates reprenaient le contrôle des commissions, la menace d'une nouvelle procédure de destitution planerait de nouveau, et le discours, malgré sa capacité à imposer un récit, n'a pas suffit à dissiper les doutes profonds qui traversent le pays.
Entre triomphes rhétoriques et inquiétudes tangibles, l'adresse a confirmé une vérité simple : le président a su imposer sa version des faits, mais il n'a pas effacé les divisions et les interrogations qui continuent d'agiter la société américaine.