
Quand les milliardaires commencent à s’inquiéter, il faut tendre l’oreille. Le lundi 23 mars, Larry Fink, PDG de BlackRock, a utilisé sa lettre annuelle aux investisseurs pour tirer la sonnette d’alarme: l’intelligence artificielle risque de « devenir une machine à industrialiser les inégalités ».
Fink rappelle un fait qui coupe l’herbe sous le pied des discours optimistes: la richesse créée depuis la chute du mur de Berlin en 1989 a dépassé celle accumulée durant toute l’histoire humaine jusqu’alors. « Aujourd’hui, l’IA menace de reproduire ce schéma à une échelle encore plus grande, en concentrant la richesse entre les mains des entreprises et des investisseurs les mieux placés pour en tirer profit », écrit-il.
Depuis 1989, la valeur d’un dollar investi sur le marché boursier américain a été multipliée par plus de quinze par rapport à celle d’un dollar lié au salaire médian. C’est le nœud du problème: la croissance financière a profité à qui détenait des actifs, non à qui vivait du travail.
Autrement dit, les gains de productivité et de valeur créés depuis trois décennies ont surtout enrichi les détenteurs de capitaux. L’IA, estimée capable d’automatiser tâches et décisions, pourrait exacerber ce déséquilibre en réduisant encore le rôle du salaire dans la distribution de la richesse.
Le contraste est saisissant. D’un côté, des patrimoines incommensurables se concentrent chez les stars de la tech; Elon Musk, Larry Page, Jeff Bezos comptent parmi les géants qui figurent parmi les plus grosses fortunes mondiales. Huit des dix premières fortunes mondiales figurent parmi ces acteurs, selon l’indice Bloomberg des milliardaires.
Larry Fink ne détaille pas de scénario précis de licenciements massifs dans sa lettre, mais la logique est claire: si les algorithmes permettent aux entreprises d’économiser sur le travail humain tout en augmentant leurs revenus, la part revenant aux salariés peut se contracter encore. Cette dynamique pose une question politique simple et exigeante — qui capte la valeur créée par l’IA, et selon quelles règles?
Les réponses possibles vont de la fiscalité des bénéfices technologiques à un renforcement des droits des travailleurs face à l’automatisation, en passant par des mécanismes de redistribution ciblés. Pour l’instant, la mise en garde de BlackRock sert surtout d’avertissement public: l’IA n’est pas neutre économiquement; elle pourrait amplifier des tendances déjà visibles depuis trente ans.
Si rien n’est fait, le risque est celui d’une accélération de la concentration de richesse. Et quand ceux qui contrôlent les marchés donnent l’alarme, la question cesse d’être abstraite: elle devient urgente, politique et sociale.