
En juin 1926, un vieil homme au visage marqué et aux vêtements défaits est renversé par un tramway en traversant la rue pour aller à la messe. Quelques jours plus tard, il meurt dans un hôpital pour indigents. Cet homme s'appelait Antoni Gaudí — « l'architecte de Dieu » — et il laissait inachevée une œuvre colossale : la Sagrada Família, à Barcelone.
La Sagrada Família se dresse à Barcelone, au nord-est de l'Espagne. La tour de Jésus culminée atteint 172,5 mètres, faisant de la Sagrada Família la plus haute église du monde. Vue de loin, la basilique ressemble à une créature organique hérissée ; de près, ses façades racontent des scènes bibliques qui semblent littéralement surgir de la pierre.
Gaudí n'a pas seulement bâti des formes, il a voulu écrire une « Bible en pierre » et corriger ce qu'il estimait être les erreurs des styles antérieurs. Jeune et profondément croyant, il a puisé son inspiration dans l'antiquité — notamment l'arche catenary de Ctesiphon — et dans la nature : ses colonnes intérieures se ramifient comme des troncs et des branches, distribuant les forces comme des arbres soutiennent leur couronne. Il a redessiné le temple à trois reprises, convaincu que la gravité et la géométrie étaient des « inventions divines », selon l'historien Gijs van Hensbergen.
Mais concevoir n'était qu'une chose ; continuer la construction en est une autre. Les maquettes et dessins de Gaudí ont été détruits pendant la guerre civile en 1936, laissant ses successeurs presque sans guide.
La hauteur des tours posa des défis techniques : la tour de la Vierge mesure 138 mètres et menaçait de surcharger les colonnes si l'on utilisait des méthodes classiques. En 2014, l'équipe de la Sagrada Família a ainsi fait appel aux ingénieurs d'Arup pour sauver le projet.
Les ingénieurs ont proposé une idée radicale : renoncer à la charpente d'acier et au béton armé lourds, et construire les tours en panneaux de pierre plus fins, précontraints par des tendons d'acier internes. La pierre, extrêmement résistante en compression, gagne encore en robustesse lorsqu'on la met sous précontrainte ; sous le vent, la forme catenary répartit les efforts et les tendons empêchent les fissures sur les faces soumises à la traction.
« La Sagrada Família est un lieu légendaire, n'est-ce pas ? », dit Steve McKechnie d'Arup. « C'était un rêve d'y participer. » Le changement de méthode a été « très important », ajoute-t-il, mais il a permis d'achever plusieurs tours centrales, dont la tour de Jésus.
Les innovations techniques n'ont pas effacé l'empreinte de Gaudí : on retrouve dans la tour de San Bernabé les expérimentations de matériaux — sandstone de Montjuïc en bas, ciment Portland en haut — et dans la nef la lumière orangée et rouge filtrée par des vitraux qui donne l'illusion d'apesanteur. Pour célébrer le centenaire de la mort de Gaudí, le pape Léon XIV présidera une messe et bénira la tour récemment achevée. Gaudí, qui mourut pauvre et dévoué à son chantier, aurait sans doute souri en voyant la Sagrada Família enfin toucher le ciel qu'il visait.