
Un jour, nous expliquerons à nos petits-enfants ce qu'était un hipster. Ce terme, issu d'un essai de Norman Mailer en 1957, a pris un nouveau sens au XXIe siècle. Le hipster moderne, celui de notre époque, était un millénaire urbain cherchant à se distinguer par son goût plutôt que par le risque.
Ce style de vie incluait le café artisanal, les vêtements vintage, la musique indie, et un éloignement conscient de la culture de masse. Les hipsters ont adopté ce que les baby-boomers méprisaient : les centres urbains, les barbes, les vinyles et les murs en briques. Ce mouvement a permis d'afficher une individualité à travers une consommation soignée, mais reste une forme de consommation.
Cette semaine, la librairie Tipos Infames a annoncé sa fermeture après 15 ans à égayer Malasaña. Ce cas illustre la paradoxe de la gentrification : un quartier devient attrayant grâce à des commerces comme Tipos Infames, mais cela le rend également inabordable. Les pionniers sont souvent exclus par les mêmes forces qu'ils ont contribué à libérer.
Parler de Tipos Infames, c'est évoquer ceux qui ont remplacé les commerces traditionnels pour créer une nouvelle Malasaña. Beaucoup blâment le modèle économique de Madrid, les spéculateurs ou les touristes, mais il est juste de reconnaître que Madrid a permis à Tipos Infames de naître et de prospérer.
Le hipsterisme ne rejette pas le capitalisme, il le raffine. En attribuant une valeur morale et esthétique à la consommation, il transforme le goût en une marchandise. Pensez aux tote bags vendues au comptoir ; leur but n'était pas de transporter des livres, mais d'afficher une affiliation et un capital culturel.
Ceux qui regrettent la fermeture de Tipos Infames et d'autres commerces similaires doivent être honnêtes sur ce qu'ils souhaitent. Ils veulent que la gentrification s'arrête à leur niveau de pouvoir d'achat, tout en gardant les libraires et en éloignant les problèmes.
Il est compréhensible de vouloir préserver le charme d'un quartier sans ses risques. Cependant, cela semble impossible. Les villes ne s'adaptent pas à la sensibilité d'une seule cohorte, surtout pas à une minorité précaire comme les bourgeois bohèmes.
La fermeture de Tipos Infames symbolise la fin d'une époque hipster. Malgré ses défauts, le hipster aspirait à être un ambassadeur du bon goût, à valoriser l'artisanat face à l'industrie. Aujourd'hui, une nouvelle génération se vante de sa force physique et de sa sensibilité musicale partagée avec des millions d'autres.
Certains craignent que l'emplacement de la librairie soit remplacé par des appartements touristiques, mais le plus redoutable serait l'ouverture d'une salle de sport. Imaginer un lieu où l'on trouvait des livres et des vins, maintenant dédié aux abdominaux et à la protéine, est inquiétant.
La transformation des quartiers soulève des questions sur l'avenir de notre culture et de notre identité. En fin de compte, le hipsterisme a tenté de défendre un style de vie, mais la réalité des villes impose des changements inévitables.
Le phénomène hipster, avec toutes ses nuances, reste un chapitre important de notre histoire culturelle. Sa disparition marque un tournant, mais les valeurs qu'il a défendues continuent de résonner. La lutte pour un équilibre entre tradition et modernité est loin d'être terminée.