
Gérald Darmanin croyait accélérer la justice. Les avocats ont choisi d'en faire un bras de fer. Le projet de loi « justice criminelle et respect des victimes », porté par le garde des Sceaux, rassemble deux mesures polarisantes : l’instauration d’un plaider-coupable pour les affaires criminelles et la création de cours criminelles départementales susceptibles de statuer jusqu’en appel. L’objectif affiché du gouvernement est simple : résorber un stock d’environ 6 000 affaires et désengorger les juridictions.
Mais la profession voit la manœuvre autrement. Pour les bâtonniers, ces outils transforment la réponse pénale en justice expéditive, au détriment des garanties procédurales et du débat contradictoire.
Le président de la Conférence des bâtonniers, Christophe Bayle, alerte sur le ton : « les assemblées générales vont continuer de se tenir mercredi et jeudi. Je pense qu’à terme, nous dépasserons la centaine de barreaux mobilisés. » Les mots sont crus et les gestes suivront : une grève nationale des avocats a commencé, ciblant précisément les plateaux d’audience où se joueront ces réformes.
Sur 163 barreaux français, 60 sont déjà en grève. La juxtaposition de cette mobilisation et du calendrier parlementaire annonce un chemin de croix pour le texte.
Les avocats ne limitent plus leur protestation aux communiqués ; ils refusent de plaider, paralysant l’examen effectif des dossiers et menaçant de retarder l’application d’une réforme que le gouvernement veut rapide. Le parlement devra décider s’il cède à la pression professionnelle ou s’il maintient le cap malgré le blocage.
Au fond, l’affrontement est politique autant que technique. Le gouvernement promet une justice plus rapide pour les victimes ; les ordres judiciaires dénoncent une atteinte aux droits de la défense et un appauvrissement du procès. Entre la logique de performance et la défense des garanties, aucun compromis évident n’apparaît pour l’instant. Si la mobilisation s’étend comme le prévoient les bâtonniers, l’adoption du texte pourrait s’enliser plusieurs semaines.
La suite dépendra de deux paramètres : la capacité des avocats à maintenir la pression sans se discréditer aux yeux de l’opinion, et la détermination de l’exécutif à modifier le périmètre du projet. Dans les couloirs, chacun sait qu’il ne s’agit plus d’un simple débat technique : c’est une bataille pour l’identité de la justice pénale française.