
Les marchés de l’énergie ont d’abord repris leur souffle avant de repartir à la hausse : en début de semaine, le prix du baril a franchi la barre des 85 dollars pour la première fois depuis juillet 2024, tandis que le gaz européen a brièvement dépassé 65 euros le mégawattheure, un niveau inédit depuis janvier 2023. Cette envolée s’explique par une même cause directe : l’embrasement au Moyen‑Orient qui paralyse le détroit d’Ormuz et menace des infrastructures vitales pour les hydrocarbures.
Le risque n’est pas resté abstrait. Un responsable iranien a averti qu’il brûlerait tout navire tentant de franchir le détroit, passage stratégique par lequel transitent environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux. À court terme, les réserves peuvent amortir un blocage temporaire, mais, comme le notent les analystes d’ING, l’enjeu réel serait des attaques ciblant d’autres installations régionales susceptibles de provoquer des interruptions de production plus durables.
La menace s’est matérialisée lundi lorsque des drones ont frappé deux importants sites de traitement au Qatar, contraignant QatarEnergy à suspendre sa production de gaz. De plus, des installations pétrolières ont été touchées mardi à Oman et aux Émirats arabes unis, signe que les frappes peuvent atteindre aussi bien les centres de production que les infrastructures de traitement.
Une image prise au large de Fujaïrah, datée du 25 février 2026, montre un navire bloqué dans le détroit d’Ormuz, devenu témoin muet d’une zone désormais trop dangereuse pour assurer la fluidité des approvisionnements. Ainsi, les perturbations qui semblaient localisées peuvent rapidement se traduire en ralentissements physiques des flux commerciaux.
Les chiffres actuels restent toutefois éloignés des sommets observés en 2022–2023 : à l’époque, le gaz avait ponctuellement dépassé 300 euros/MWh, avec un record à 345 euros, et le brut avait passé plusieurs mois au‑delà des 100 dollars. Néanmoins, l’angoisse persiste, car la dynamique d’alors — montée des prix entraînant inflation et pression économique — pourrait se répéter si les perturbations s’étendent.
Sur le plan des anticipations, Kathleen Brooks, analyste chez XTB, résume la préoccupation en une question simple : « la question est de savoir si nous allons revivre le scénario de 2022 ». Sur la scène politique, Donald Trump a averti que la guerre contre l’Iran pourrait durer « un mois, voire plus », et Arne Lohmann Rasmussen, de Global Risk Management, met en garde contre un risque d’escalade prolongée désormais jugé « très élevé » par les acteurs du marché.
Sur le plan géographique, l’Asie apparaît particulièrement vulnérable, la Chine et l’Inde dépendant massivement des flux d’hydrocarbures en provenance du Golfe. Dès lors, toute interruption prolongée dans le détroit d’Ormuz se traduit rapidement par une hausse de la concurrence pour les cargaisons disponibles et par des pressions à la hausse sur les prix dans la région.
En revanche, l’Europe bénéficie de sources d’approvisionnement pétrolier plus variées ; cependant, comme le souligne Jonathan Schroer d’UniCredit, l’arrêt du trafic dans le détroit d’Ormuz intensifiera la concurrence mondiale pour les flux de GNL restants et fera monter les prix. De plus, les niveaux de stockage européens offrent peu de marge : les réserves de gaz étaient remplies à environ 30 % fin février, contre 62 % à la même période en 2024, une différence qui réduit significativement la capacité d’absorption d’un choc prolongé.
Ces déséquilibres ravivent la peur d’une stagflation — une inflation tenace combinée à une croissance fragile — comparable à celle de 2022–2023. Neil Wilson, de Saxo Markets, juge que la situation n’a pas encore atteint l’ampleur de la guerre en Ukraine, mais qu’elle en porte le potentiel : la combinaison d’un choc d’offre et d’un marché financier nerveux peut rapidement peser sur la croissance.
Les marchés l’ont senti : « C’est pourquoi nous avons observé aujourd’hui une chute brutale des marchés boursiers », note Fawad Razaqzada, analyste chez StoneX. Ainsi, la réaction actuelle est la prudence — hausse des prix de l’énergie et retrait de l’appétit pour le risque — qui, si elle se prolonge, peut amplifier l’effet économique des perturbations physiques.
Dans ce contexte incertain, chaque nouvelle attaque ou menace a le pouvoir de transformer une perturbation localisée en choc mondial pour l’énergie et l’économie. Les réserves offrent un répit, mais la combinaison de stocks bas, d’une concurrence accrue pour le GNL et d’un climat géopolitique instable maintient les marchés sur la défensive. Les prochains jours détermineront si cette crise reste contenue ou si elle amorce une dynamique plus longue et plus coûteuse.