
Pendant des années, Isabelle Couët a enseigné à des élèves autistes dans une école primaire de Montréal. Elle connaissait les méthodes, les comportements, les défis.
Pourtant, à 40 ans, le diagnostic est tombé et tout a basculé : elle a découvert qu’elle était autiste, non pas dans la salle de classe, mais dans sa vie intime. « Je savais que j’étais différente, mais de là à imaginer que je pouvais être autiste, c’était impensable », confie-t-elle. Pour des femmes comme Isabelle, ce diagnostic arrive souvent après des décennies à se sentir à la marge — non pas parce que les signes n’existent pas, mais parce qu’elles ont appris à les masquer.
Le nombre de demandes d’évaluation explose. À la Clinique Autisme & Asperger de Montréal, la psychologue Isabelle Hénault note un changement brutal : « Il y a quinze ans, je pouvais recevoir deux demandes par semaine. Aujourd’hui, je peux en avoir 15 par jour. »
Cette vague transforme des vies, mais elle met aussi à l’épreuve un consensus scientifique déjà fragile autour de la définition du spectre autistique.
Le phénomène le mieux documenté pour expliquer ces diagnostics tardifs s’appelle le camouflage social — ou masquage. Pour fonctionner, beaucoup de femmes autistes observent, imitent et apprennent à reproduire des comportements « attendus » : sourire, maintenir le contact visuel, lancer des conversations banales. Au fil du temps, cela demande une énergie colossale.
Le coût est tangible : fatigue mentale, anxiété, burn-out social. « Pour fonctionner en société, j’ai toujours été à l’écart pour observer les gens et essayer de les comprendre », raconte Isabelle Couët. Ces efforts effacent parfois le profil autistique dans les yeux des enseignant·e·s et des cliniciens·nes, retardant la reconnaissance et l’accès aux aides adaptées.
Les stéréotypes jouent contre les filles. Historiquement, on diagnostiquait quatre fois plus de garçons que de filles ; aujourd’hui, ce ratio est contesté. Une étude britannique publiée en 2020 a montré qu’en présentant à des enseignants la même description d’un enfant, ceux-ci étaient plus susceptibles de recommander une évaluation spécialisée si l’enfant s’appelait Jack plutôt que Chloé. Ce biais de genre n’est pas anecdotique : il façonne qui est vu, écouté et aidé.
Pour remédier à cela, des initiatives se multiplient. Julie Scorah, neuropsychologue au Neuro et professeure à l’Université McGill, dirige ECHO‑Autisme, un programme qui forme les intervenant·e·s du réseau de la santé et de l’éducation à repérer l’autisme chez les filles et à déconstruire les préjugés. Elle insiste aussi sur les passions particulières — les « intérêts spéciaux » — qui prennent des formes différentes selon les genres et échappent parfois aux cases classiques.
Le résultat est simple : quand on élargit la grille de lecture, on identifie plus de personnes qui, jusqu’ici, vivaient sans diagnostic ni soutien. Ce n’est pas seulement une statistique ; c’est la vie d’Isabelle, et de nombreuses femmes comme elle, qui change enfin de cap.