
Quelque 3 600 résidants de Shawinigan ont reçu en début d’année une lettre qui a transformé une inquiétude diffuse en panique nette : leur propriété figure désormais dans une « zone potentiellement exposée aux glissements de terrain ». « Oui, mais c’est quand tu reçois la lettre que tu réalises le problème », explique Luc Trudel, ex‑député de Saint‑Maurice, rappelant que le secteur n’est pas neuf aux mouvements de terrain — la rue Boisclair a entraîné l’évacuation de quatre résidences en 2021 et des pluies diluviennes ont emporté des routes en novembre 1996. La portion sud de l’avenue du Collège est fermée depuis cinq ans; une clôture grillagée et des panneaux « Risques d’affaissements » en disent long.
La nouvelle cartographie change la donne pour des projets et des transactions. Certains terrains, désormais soumis à des « contraintes », nécessitent des études géotechniques avant toute construction ou modification : l’entrepreneur Nicolas Bornais affirme avoir perdu 158 000 $ parce qu’il a dû retarder ses travaux et commander des tests pour obtenir son permis. Pour d’autres, le coup est administratif et financier : un acheteur, Simon Gosselin, a vu une institution refuser un prêt sans une étude excluant tout risque; il a fini par trouver un prêteur « habitué à Shawinigan » après beaucoup de stress.
« Il faut réaliser que 40 % des glissements de terrain sont initiés par de mauvaises pratiques », rappelle Ariane Locat, professeure à l’Université Laval. Les autorités mettent en avant la prévention : être informé permettrait d’éviter une part non négligeable des sinistres.
Mais la carte inquiète aussi parce qu’elle impose des coûts — tests, délais, divulgations obligatoires lors de ventes — et parce qu’elle peut freiner le marché. « Ça amène des coûts pour faire des tests géotechniques », a déploré le maire Yves Lévesque, qui juge la ligne tracée par Québec « très, très, très sécuritaire ».
Shawinigan en est à sa troisième génération de cartes liées aux glissements de terrain. La première, des années 1980, reposait sur des photos aériennes; une version « valorisée » utilisant le lidar est arrivée en 2019; et la version « standard » a été publiée l’an dernier. C’est l’intégration, en 2025, des glissements « fortement rétrogressifs » — spécifiques aux sols argileux — qui a élargi certaines zones de contraintes.
La Ville a organisé une rencontre d’information mercredi soir avec les ministères de la Sécurité publique et des Transports pour répondre aux inquiétudes. « Selon moi, la ligne, ils l’ont tracé très, très, très sécuritaire », a dit le maire en invitant les citoyens à questionner les experts. Que les cartes effraient ou protègent, elles changent déjà la vie de milliers de Shawiniganais.