
À quelques encablures du centre-ville de Bernay, Louis-Charles Hugon accueille les visiteurs dans ses vastes ateliers. Transformés en espace de stockage, ces lieux abritent près de 500 pièces de mobilier. Depuis le départ de ses derniers ouvriers, il y a plus d’un an, cet espace semble figé dans le temps.
À 83 ans, Louis-Charles se prépare à liquider son entreprise avant de rendre les clés au nouveau propriétaire le 23 mars prochain. Autrefois, jusqu'à 60 employés travaillaient ici, à l'apogée de l'activité dans les années 1980. À cette époque, Hugon a racheté cette entreprise fondée au début du XXe siècle, alors qu'il avait seulement 34 ans.
Le marché du mobilier a évolué, mais le bois massif rivalisait encore avec le formica. Les géants comme But et Conforama commençaient à émerger, tandis qu'Ikea n'avait pas encore pénétré le marché français. Louis-Charles se souvient de la concurrence italienne, mais il était fier de la qualité de son savoir-faire artisanal.
Au départ, l'entreprise se concentrait sur des meubles en bois massif de style régence. Cependant, dans les années 1980, une nouvelle idée émerge : recréer l'armoire normande. Grâce à un ébéniste talentueux, ils ont présenté leur premier modèle au salon du meuble de Paris, vendant une quarantaine d'unités.
Ce succès a permis à Louis-Charles de puiser dans le patrimoine normand du XIXe siècle. Chaque région avait son propre style d'armoire, influencé par des éléments locaux. Les artisans de Fécamp, par exemple, utilisaient parfois du pitch pin, un arbre américain, enrichissant ainsi leur production.
Malheureusement, les années 2000 ont marqué un tournant pour ce type de mobilier. Avec l'émergence des meubles en kit, l'armoire normande est devenue trop encombrante et trop chère. Me Cheroyan, commissaire-priseur à Rouen, confirme cette tendance : le mobilier patrimonial perd de sa valeur, surtout auprès des jeunes générations.
Bien que la période du Covid ait apporté une légère embellie, avec des commandes en ligne, cela n'a pas suffi à maintenir l'entreprise à flot. Louis-Charles reconnaît qu'il aurait dû arrêter plus tôt, mais son amour pour le travail bien fait l'a poussé à continuer malgré les difficultés financières.
Louis-Charles exprime un profond regret face à la disparition de ces savoir-faire artisanaux. À part quelques artisans isolés et des musées, ces compétences traditionnelles s'éteignent peu à peu. Selon lui, cela représente une perte significative pour le patrimoine culturel.
Il souligne que, malgré quelques modèles anciens ornés de détails spécifiques, le reste du mobilier est difficile à écouler. Le passage vers des meubles jetables est désormais une réalité, laissant peu de place pour l'authenticité et la qualité.
Louis-Charles Hugon incarne une époque où l'artisanat et le savoir-faire étaient au cœur de l'industrie du mobilier. Alors qu'il se prépare à fermer ce chapitre de sa vie, son histoire témoigne des défis auxquels font face les artisans d'hier et d'aujourd'hui. La passion pour le travail bien fait mérite d'être préservée, même dans un monde en constante évolution.