
Sous le choc, la mairesse Soraya Martinez Ferrada a lancé un bref mais brutal cri du cœur après la mort, hier, de deux hommes en situation d’itinérance à Montréal. Les élus et les représentants d’organismes communautaires qui l’entouraient avaient la voix cassée; plusieurs pleuraient. «Des fois on pleure parce qu’on est tristes. Mais aussi parce qu’on est en colère. Nous devons faire mieux. Tous les gouvernements, on doit faire mieux», a-t-elle dit.
La municipalité ne communique pour l’instant que des éléments limités : il s’agit de deux hommes âgés, connus des intervenants de rue, et d’autres précisions devraient être divulguées en cours de journée. L’annonce d’un investissement pour la propreté des campements sur la rue Notre‑Dame — prévue jeudi — a été reportée. «Vous comprendrez que quand on perd deux personnes en situation d’itinérance, ça perd un peu de son sens», a résumé la mairesse, qui a insisté : «Ces gens, ils avaient chacun un nom.»
La colère se double d’un sentiment d’impuissance. Benoit Langevin, responsable de la cohabitation au sein de l’administration municipale, parlait en ancien travailleur communautaire lorsqu’il a décrit ce que vivent les équipes sur le terrain : «Dans une telle situation, tu te sens impuissant. Parce que tu vois s’évaporer la relation que tu as bâtie avec ces gens.» Les organismes, dit‑il, doivent «ramasser» leurs équipes à chaque décès.
Le contexte financier aiguïtise la crise. Le Programme de réponse aux campements et aux crises (PRCC), qui versait près de 12 M$ par an à la Ville de Montréal pour aider la lutte contre l’itinérance, prendra fin le 31 mars et ne sera pas renouvelé. Les groupes communautaires, déjà «à boutte», tirent la sonnette d’alarme : ces fonds représentaient une bouée essentielle pour les interventions d’urgence sur le terrain.
Les acteurs de terrain n’ont pas attendu pour alerter. Julien Montreuil, directeur général de l’organisme L’Anonyme, a parlé d’un enchaînement de crises — surdoses, itinérance, logement — qui frappe sans répit : «Ce ne sont pas les premiers décès et ça ne sera pas les derniers. Notre société, en ce moment, est une machine à créer l’itinérance.» Selon lui, des centaines de personnes meurent chaque année dans la rue au Québec.
Face à cela, la mairesse et l’opposition municipale demandent des actes concrets des paliers supérieurs. La cheffe de l’opposition, Ericka Alneus, a soutenu l’appel et réclamé que Québec et Ottawa s’investissent davantage : les villes, a‑t‑elle averti, ne peuvent seules juguler cette crise qui s’amplifie. Pour Martinez Ferrada, il est urgent de faire de l’itinérance une priorité nationale : «C’est une crise humanitaire. Sans les organismes communautaires, on perdrait beaucoup plus de gens. Une vie, c’est déjà de trop.»