
Un tumulte numérique a pris feu autour d’un roman autoédité : mardi 24 février, Amazon a retiré de la vente Corps à cœur après une vague d’indignation sur les réseaux sociaux et des prises de position politiques. Ce retrait a immédiatement transformé l’objet littéraire en débat public, posant la question de la frontière entre transgression artistique et apologie d’actes criminels.
Publié initialement en deux tomes en 2023 puis en juin 2024, le récit a été rassemblé en une intégrale en février 2025. Ces dates retracent le parcours d’un livre qui, en quelques mois, est devenu viral pour des raisons qui dépassent largement son succès commercial.
Sur son profil, Jessie Auryann se présente comme « mère au foyer de trois enfants » et « originaire des Pays de la Loire », revendiquant volontairement une écriture qui « joue avec les tabous de la société ». Elle affirme d’ailleurs : « Je ne cautionne pas forcément ce que je vais écrire, mais je ne m'empêche pas non plus d'écrire l'insupportable ». Ces éléments de biographie ont contribué à personnaliser le débat et à enflammer les réseaux.
Des extraits du livre ont circulé en masse sur TikTok, Instagram et d'autres plateformes, et ils sont dénoncés comme contenant des scènes pédocriminelles d’une extrême violence, visant notamment des nouveau-nés et parfois racontées du point de vue de l’agresseur. Ainsi, la viralité n’a pas seulement amplifié la portée du texte ; elle a aussi transformé des pages de fiction en preuves présumées aux yeux de nombreux internautes.
Plusieurs créateurs parlent d’une « didactique morbide », estimant que certains passages pourraient servir de « mode d’emploi » et encourager des comportements criminels. Le compte Instagram Livraison de mots, suivi par près de 120 000 abonnés, a fustigé « des scènes d'une atrocité sans nom, commises par le protagoniste principal de l'histoire » qui « prend du plaisir », des qualificatifs qui ont nourri l’indignation collective.
La pétition en ligne lancée sur Change.org a dépassé les 80 000 signatures en trois jours, traduisant l’ampleur rapide de la mobilisation citoyenne. En peu de temps, la contestation a franchi le seuil des réseaux pour entrer dans des démarches formelles.
L’association Face à l’inceste a annoncé vouloir déposer plainte contre l’autrice et contre les revendeurs, estimant que le roman « pose l'inceste comme un objet de fantasme, livre le corps d'enfants fictifs à des scènes de viols et de torture dont la lecture est difficilement soutenable ». Selon l’association, « le texte de Jessie Auryann contribue à la banalisation de l'inceste et de la pédocriminalité, les rend représentables et encourage le passage à l'acte », des accusations qui ouvrent un front judiciaire et médiatique.
La Haute-commissaire à l'Enfance, Sarah El Haïry, a déclaré avoir saisi la justice et signalé l’ouvrage à la plateforme Pharos, estimant que « certains extraits relèvent de l'apologie de la pédophilie et pédocriminalité » et affirmant que « nous avons le devoir d'agir ». Cette intervention illustre la manière dont le débat littéraire s’est rapidement mué en enjeu de protection de l’enfance.
Le député LFI Antoine Léaument, qui avait lui aussi signalé le livre, a dit l’avoir découvert « avec la nausée », pointant des passages qui « présentent des scènes explicitement pédocriminelles en les 'romançant' ». Ces réactions politiques ont contribué à accélérer la réponse des plateformes et des autorités.
Le groupe marchand a indiqué avoir retiré « le titre en question » à l'issue de ses « investigations », rappelant disposer de « règles strictes en matière de contenu » et exiger que les livres vendus sur sa plateforme « respectent la réglementation en vigueur ». Cette décision s’inscrit dans une logique de conformité et de gestion des risques face à un afflux de signalements.
Se défendant des attaques, Jessie Auryann a parlé d’« une campagne de dénigrement » visant son « travail d'auteure » et sa « personne », précisant que son roman « comporte des avertissements clairs » dès les premières pages. Ces éléments de défense n’ont toutefois pas suffi à apaiser la colère en ligne.
Mercredi après-midi, son compte Instagram n’était plus accessible, une suppression qui a renforcé le caractère dramatique et polarisant de l’affaire, tout en alimentant les interrogations sur la responsabilité des plateformes et la protection des créateurs.
La dark romance, sous-genre apparu dans les années 2010, a connu un succès grandissant sur les réseaux sociaux, où se retrouvent lecteurs et lectrices avides de récits de passions extrêmes et de transgressions. Pourtant, lorsque la transgression bascule vers la description explicite de crimes, la frontière entre provocation littéraire et incitation devient brûlante et soulève des questions juridiques et éthiques immédiates.
En effet, le débat qui entoure Corps à cœur met en lumière une tension ancienne : jusqu’où la fiction peut-elle explorer l’horreur sans en assumer les conséquences sociales et pénales ? De plus, la circulation instantanée d’extraits hors de leur contexte complique l’appréciation critique et juridique du texte.
Au terme de cette séquence, l’affaire reste ouverte : entre liberté d’expression, protection des mineurs et responsabilité des plateformes, les réponses juridiques et culturelles ne vont pas manquer d’être scrutées, tant en France qu’auprès des communautés de lecteurs en ligne.