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Le ranch d’Epstein au Nouveau-Mexique enfin scruté, trop tard ?

Vue aérienne du ranch d’Epstein au Nouveau-Mexique, bâtiments isolés et pistes au milieu du désert

Un refuge hors du monde — image et réalité

Ce n’est pas une île. Mais, dans l’imaginaire des enquêteurs et des victimes, Raphael Ranch — anciennement Zorro Ranch — a longtemps joué le rôle d’un refuge hors du monde pour Jeffrey Epstein.

Perchée sur une crête du désert du Nouveau‑Mexique, la propriété abrite une maison de 30 000 pieds carrés qui domine des milliers d’acres au sud de Santa Fe. On y trouve un paysage de touffes d’herbe, de chollas et d’arroyos crevassés où les voisins se font rares et la curiosité reste discrète, un décor qui, pour beaucoup, a favorisé l’omerta autour de ce qui s’y serait déroulé.

Accusations graves et indices insuffisants

Sur cette toile de solitude se sont néanmoins accumulées des accusations lourdes : plusieurs victimes affirment y avoir été traffiquées, des personnalités célèbres y seraient venues, et Epstein évoquait même des projets fantaisistes liés à la génétique. En effet, ces éléments dessinent un tableau qui voudrait des réponses plus complètes.

Mais la traînée d’enquête amorcée en 2019 s’est rapidement étiolée. À l’époque, le bureau du procureur général du Nouveau‑Mexique avait interviewé des témoins locaux avant de clore son travail à la demande du bureau du procureur fédéral du district sud de New York ; des archives fédérales déclassifiées montrent d’ailleurs que, fin décembre 2019, des échanges entre avocats et procureurs indiquaient que la propriété n’avait pas encore été fouillée par les enquêteurs. Le F.B.I. a refusé de commenter ces éléments ou de confirmer s’il avait mené une perquisition sur place.

Parmi les dossiers figurent aussi des allégations non vérifiées : une dénonciation anonyme prétend, par exemple, que deux filles mortes des suites d’abus auraient été enterrées dans les collines entourant le ranch. Néanmoins, on ne sait pas publiquement si le F.B.I. a investigué cette piste et, faute d’informations complètes, de nombreuses questions restent en suspens.

Réponse de l’État : commission et réouverture

Face à ces zones d’ombre, l’État a décidé de réagir et d’ouvrir un espace d’examen public. Le mois dernier, les législateurs du Nouveau‑Mexique ont voté à l’unanimité la création d’une commission de la vérité bipartite de quatre membres, dotée du pouvoir d’assignation, chargée d’examiner l’histoire sordide liée à la Zorro Ranch.

À la tête de cette commission figure Andrea Romero, représentante de l’État, qui a résumé l’enjeu en déclarant : « Nous devons découvrir comment il a pu agir sans rendre de comptes. » De plus, la commission pourra convoquer des témoins et demander des documents, des leviers essentiels pour tenter de reconstituer une chronologie et de combler les lacunes des enquêtes antérieures.

Parallèlement, le procureur général de l’État, Raúl Torrez, est allé plus loin : dans un acte formel daté du 19 février 2026, il a ordonné la réouverture de l’enquête pénale sur la Zorro Ranch après examen des informations récemment publiées par le ministère de la Justice fédéral. Sa direction entend obtenir le dossier fédéral intégral non expurgé, collaborer avec ses partenaires en charge de l’application de la loi et avec la commission, et « suivre les faits où qu’ils mènent », tout en évaluant les questions de compétence et en recueillant toute preuve encore disponible.

Obstacles pratiques : nouveaux propriétaires et preuves dispersées

La réactivation des efforts d’enquête ne supprimera pas les difficultés matérielles et procédurales. Depuis la mort d’Epstein en 2019, la propriété a changé de mains et son nouveau propriétaire, Don Huffines, un homme d’affaires texan connu comme promoteur immobilier de Dallas et ancien sénateur d’État, a déclaré qu’il coopérerait avec les forces de l’ordre ; toutefois, le transfert de propriété et l’écoulement du temps compliquent la recherche de preuves.

Pour certains observateurs locaux, ce rattrapage était pourtant attendu depuis longtemps. « Non seulement elle a été éclipsée, elle a été complètement ignorée », explique Eddy Aragon, animateur de radio à Albuquerque, qui suit le dossier depuis des années et déplore que l’attention médiatique se soit concentrée sur Little St. James, Paris, New York et Miami au détriment du désert du Nouveau‑Mexique.

Les nouveaux acteurs judiciaires disposent néanmoins d’outils concrets : la commission peut assigner des témoins et demander des documents, le bureau du procureur général réclame l’accès aux dossiers fédéraux non expurgés, et des agents spéciaux se disent prêts à agir « rapidement et délibérément ». Ainsi, il reste possible de transformer ces intentions en lignes d’enquête tangibles, même si les témoignages sont parfois anciens et que certains indices peuvent être enfouis ou perdus.

Ce qui reste à faire

La Zorro Ranch n’est plus isolée par l’oubli ; les autorités du Nouveau‑Mexique proclament leur volonté de rouvrir les tiroirs fermés en 2019 et d’examiner, sans concession, ce qui a pu se passer sur ces terres. Toutefois, la tâche exigera du temps, des moyens et une coopération interinstitutionnelle soutenue pour faire émerger la vérité.

En définitive, la question n’est plus seulement de savoir ce qui a été caché, mais aussi comment reconstituer une enquête complète au‑delà des omissions passées — et offrir, si possible, des réponses aux victimes.

Publié le : 2 mars 2026
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