
C'est à 01:20, dans la nuit du 24 février 1981, qu'une conversation téléphonique brève mais décisive a définitivement enfermé le coup d'État dans l'impasse. Depuis le palais de la Zarzuela, Juan Carlos Ier alla jusqu'à ordonner sans équivoque au lieutenant général Jaime Milans del Bosch de retirer les troupes déployées et de mettre fin à l'opération. Quelques minutes plus tôt, des millions d'Espagnols venaient d'entendre le Roi défendre publiquement l'ordre constitutionnel à la télévision ; huit minutes après la diffusion, le monarque reprenait le téléphone.
Ce n'était pas une exhortation hésitante. Don Juan Carlos lui adresse un message clair et solennel : « Je te fais savoir très clairement ce qui suit : 1. J’affirme ma décision catégorique de maintenir l’ordre constitutionnel dans le cadre de la légalité en vigueur. Après ce message je ne peux plus revenir en arrière. 2. Aucun coup d’État ne pourra s’abriter derrière le Roi, il est contre le Roi. 3. Aujourd’hui plus que jamais, je suis prêt à tenir le serment à la Bandeau. Pour cela, très consciemment et en ne pensant qu’à l’Espagne, je t’ordonne de retirer toutes les unités que tu as déplacées. 4. Je t’ordonne de dire à Tejero qu’il dépose immédiatement son attitude. 5. Je jure que je n’abdiquerai pas la Couronne, ni n’abandonnerai l’Espagne. Qui se soulève est prêt à provoquer et sera responsable d’une nouvelle guerre civile. 6. Je ne doute pas de l’amour de mes généraux pour l’Espagne. Pour l’Espagne d’abord, et pour la Couronne ensuite, je t’ordonne de faire ce que je t’ai dit. »
En réponse à cet ordre, Milans indiqua qu'il exécuterait les directives du Roi, tout en avertissant que le lieutenant‑colonel Antonio Tejero ne répondait plus à ses consignes. Quelques heures plus tard, aux environs de 06:10 du matin, les premières informations firent état d’un Tejero prêt à se rendre sous certaines conditions, signe que la dynamique du putsch commençait à se déliter.
La conversation de 01:20 n'est pas un coup de théâtre isolé mais l'aboutissement d'une journée de tension débutée la veille au soir, quand l'assaut du Congrès des députés a surpris le pays. Alors que la Maison du Roi suivait depuis 17:00 la séance d'investiture de Leopoldo Calvo‑Sotelo par radio, l'irruption des gardes civils dans l'hémicycle fut entendue en direct à 18:22 et déclencha une réaction immédiate au plus haut niveau.
Face à la nouvelle, la Zarzuela activa ses contacts : appels aux capitanías generales, aux états‑majors, aux responsables civils, et mobilisation du personnel. La coordination civile fut confiée à Francisco Laína, directeur général de la sécurité de l'État, afin d'assurer la continuité des institutions pendant que le gouvernement restait retenu au Congrès ; parallèlement la chaîne téléphonique militaire commença à crépiter pour mesurer la loyauté des régions et des commandements.
La situation prit alors une tournure inattendue : entre 18:30 et 19:00, le général Alfonso Armada proposa de se rendre au palais, proposition que le Roi déclina en lui demandant de rester à son poste — une décision qui, selon plusieurs témoignages, modifia profondément le cours des événements. Quand le général Juste apprit qu'Armada n'était pas à la Zarzuela, il estimera que « cela change totalement la situation ». Cette prudence suscita d'autres décisions structurantes.
Face à l'incertitude, le Roi ordonna d'interdire la présence d'Armada à la Zarzuela, de confier à la Junta de Jefes de Estado Mayor la direction militaire de la réponse, et de contacter directement les régions militaires pour connaître leur position. Ces mesures, conçues pour centraliser la réaction et couper toute tentative d'usurper la légitimité, furent accompagnées d'un envoi de télex aux commandants militaires exigeant que toute mesure militaire soit soumise à l'approbation de la Junte.
La route jusqu'au discours public ne fut pas linéaire : la télévision publique avait été brièvement occupée par une unité militaire qui refusait d'obéir aux ordres extérieurs, obligeant la Maison du Roi à dégager l'emplacement puis à envoyer une équipe d'enregistrement à la Zarzuela. Il fallut du temps et des manœuvres pour s'assurer que le message puisse être diffusé sans entrave.
À minuit, le Roi revêtit l'uniforme de capitaine général et entra dans son bureau pour enregistrer un discours destiné à apaiser la nation ; le message fut diffusé à 01:12. Huit minutes seulement après l'émission, la conversation téléphonique avec Milans vint traduire en actes la posture royale : après cet engagement public, il n'y avait plus « de retour en arrière » possible.
Parallèlement, le secrétaire général de la Maison du Roi, Sabino Fernández Campo, parvint à joindre Tejero et lui demanda de mettre fin au coup ; Tejero répondit qu'il n'obéissait qu'à Milans et raccrocha. Entre 20:00 et 21:00, la soirée connut un dialogue « très tendu » entre le Roi et Armada, durant lequel le monarque réaffirma sa position et confirma l'envoi des instructions aux chefs militaires.
La conversation de 01:20 est depuis perçue comme le moment où la Couronne a définitivement rompu toute possible légitimation du coup d'État, mais elle n'apparut pas isolément : c'était l'aboutissement d'heures d'appels, de décisions rapides et de relais civils et militaires qui, ensemble, enfermèrent le soulèvement dans une impasse. En effet, la combinaison d'un message public clair, d'ordres militaires centralisés et d'une mobilisation administrative a privé le putsch de tout soutien institutionnel durable.
Au-delà de la simple verbalisation d'ordres, l'action de la Zarzuela sut créer une séquence dans laquelle les autorités légales reprirent la main, et où chaque appel venait resserrer les marges d'action des insurgés. Ainsi, ce n'est pas uniquement la fermeté du discours royal mais la chaîne d'initiatives coordonnées qui a fait échouer l'opération.
Pour mémoire, la conversation téléphonique eut lieu à 01:20 dans la nuit du 24 février 1981 au palais de la Zarzuela, et l'assaut sur le Congrès des députés avait commencé à 18:22 la veille, le 23 février 1981. Ces deux repères temporels encadrent une séquence où décisions publiques et opérations discrètes ont fini par neutraliser le putsch.
Ainsi se clôt une nuit qui aurait pu basculer l'Espagne vers un chaos prolongé : par la clarté d'un message, la maîtrise des procédures et la coordination des autorités, le Royaume réussit à préserver l'ordre constitutionnel. Cette nuit-là, les lignes téléphoniques, les antennes de télévision et les volontés individuelles se sont conjuguées pour empêcher la rupture de la démocratie.