
Symbole de paysages et de savoirs paysans, le châtaignier n'est pas qu'un arbre : il porte des histoires. Au tournant du XXe siècle, l'abbé J.-B. Bessou le décrivait déjà comme « l'abondance » dans Notre-Dame de Chastres, image d'un colosse dont les bras remplissent le ciel et ploient sous le poids des fruits ; aujourd'hui, cette même silhouette continue d'impressionner, mais ses branches portent aussi les marques du temps et des attaques.
Depuis plus d'un siècle, le châtaignier montre les signes d'une lente agonie : écorces tuméfiées, racines attaquées, rameaux qui se défeuillent, autant de symptômes qui trahissent la présence d'agents pathogènes. En cause, des organismes microscopiques venus d'Asie et introduits à l'époque moderne, qui exposent le châtaignier d'Europe (Castanea sativa) et son cousin d'Amérique (Castanea dentata) à des fléaux connus sous les noms d'encre et de chancre.
Le chancre, particulièrement, a eu des conséquences dramatiques : il a quasiment décimé le châtaignier américain, autrefois pilier des grandes forêts de l'Est des États‑Unis, et a profondément modifié les écosystèmes où l'arbre régnait. Ainsi, ce n'est pas seulement l'individu qui souffre, mais des paysages entiers qui se réorganisent.
Les spécialistes posent un diagnostic clair et alarmant : les châtaigniers européens et américains n'ont pas coévolué avec ces agents pathogènes, ils n'ont donc pas développé d'armes de défense adaptées. En effet, en Asie, les espèces locales ont forgé des résistances au fil des millénaires, mais les arbres d'ici restent sans protection face à des ennemis nouveaux.
Pour le rappeler, le pathologiste forestier Pascal Frey, rattaché à Inrae et à l'université de Lorraine, souligne cette absence d'histoire commune entre l'hôte et le parasite, qui explique en grande partie la virulence des maladies observées sur nos châtaigniers.
Pourtant, la lutte n'est pas vaine : chercheurs et praticiens multiplient les approches, depuis la sélection de souches naturellement résistantes jusqu'aux techniques de gestion sanitaire des peuplements. Ces efforts combinent recherches génétiques, essais en pépinière et pratiques sylvicoles visant à limiter la propagation des agents pathogènes.
Un article publié le 12 février dans la revue Science fait état de ces travaux et plaide pour une mobilisation coordonnée entre arboriculteurs, forestiers et chercheurs, car c'est en croisant les savoirs et les terrains d'expérimentation que l'on pourra bâtir des stratégies robustes et adaptées aux terroirs.
À l'heure où l'on repense nos forêts et nos paysages nourriciers, sauver le châtaignier — ce « pain de nos ancêtres » — devient aussi une course contre le temps scientifique. Les racines historiques restent profondes, les pratiques et les usages attachés à cet arbre sont vivants ; la question est désormais de savoir si la science et les filières locales sauront rendre aux châtaigniers la vigueur qu'ils ont perdue.
Restaurer ces arbres demande patience, ressources et coordination, mais aussi une volonté collective : entre préservation du patrimoine, adaptation des pratiques et innovations scientifiques, l'avenir du châtaignier dépendra de notre capacité à conjuguer savoirs anciens et solutions nouvelles.
| Critère (tiré du texte) | Châtaignier d'Europe & d'Amérique (Castanea sativa / Castanea dentata) | Châtaignier asiatique |
|---|---|---|
| Coevolution avec les agents pathogènes | Non : n'a pas coévolué avec ces agents venus d'Asie | Oui : a coévolué avec ces agents |
| Capacité de défense | Faible : n'a pas pu forger d'armes de défense | Meilleure résistance liée à la coévolution |
| Sensibilité aux maladies (encre, chancre) | Exposé et vulnérable ; le chancre a presque décimé C. dentata aux États‑Unis | Moins affecté en raison d'une coadaptation historique |