
Le téléphone s’est imposé dans les vestiaires comme un joueur invisible : parfois utile, souvent intrusif. On voit autant de footballeurs le téléphone à la main que le ballon aux pieds — écouteurs aux oreilles à l’arrivée, clips de célébration filmés pour les réseaux après le match. Ces images banalisées cachent pourtant un vrai problème d’ambiance : chacun dans son coin, moins d’échanges, plus de distractions.
En janvier 2020, Neymar a appris la mort de Kobe Bryant en consultant son téléphone à la mi-temps d’un Lille–PSG. Antoine Kombouaré a interdit les téléphones dès son arrivée sur le banc du Paris FC.
Les entraîneurs naviguent entre fermeté et pragmatisme. Habib Beye admet la difficulté : « Je suis dans la compréhension. Dans certaines situations, on les bannit mais il est très difficile de renverser la table… À partir d’un certain moment, ils doivent être discrets car ils sont un élément distracteur. » Sébastien Pocognoli, à Monaco, préfère taper sur l’épaule plutôt que de jouer les gendarmes : « Je demande juste, quand ils sont dans les espaces publics, de l’utiliser le moins possible. » À l’inverse, certains choisissent la règle sèche — Kombouaré a ainsi envoyé un message fort — mais la plupart optent pour la souplesse.
Le personnel médical et les adjoints tirent la sonnette d’alarme. Un kiné raconte comment un massage, autrefois moment de confidences, est désormais vécu en silence parce que certains joueurs restent plongés dans leur écran. Bruno Grougi, qui a joué jusqu’en 2018 et est adjoint à Brest depuis 2023, parle sans détour : « C’est un vrai fléau parce que ça coupe les conversations. Tu as de vrais drogués dans la nouvelle génération. » Le constat revient aussi sur le plan opérationnel : réunions, traitements médicaux, repas — autant de situations où l’usage du téléphone est désormais encadré par des règles pragmatiques.
Les solutions tiennent plus du compromis que de la croisade. Gérald Baticle explique qu’interdire reviendrait à dépenser trop d’énergie : dans le car, pas d’appels mais les messages écrits sont autorisés ; à table, consultation interdite tant que l’on n’a pas fini de manger. Paulo Fonseca observe les mêmes contorsions : « Parfois, on part de l’hôtel, on dit : “Pas de téléphone dans le car”, et ceux qui sont tout au fond se cachent pour les utiliser. » Morgan Sanson, 31 ans, regrette la perte de convivialité mais se dit fataliste : « C’est clair que ça met une barrière… On ne peut rien y faire. »
Les téléphones ne vont pas disparaître. Ils offrent routines, musique, informations d’organisation — et autant d’arguments pour les garder. La question n’est donc plus d’éradiquer l’objet, mais d’en limiter les dégâts : règles claires, espaces et moments sans écran, et une dose de pédagogie plutôt que la dictature du portable.