
Après la mort de Franco, la royauté reprend officiellement sa place et Juan Carlos I est proclamé roi d’Espagne ; aussitôt, il confirme Carlos Arias Navarro à la présidence du gouvernement tout en y adjoignant des ministres issus des rangs franquistes présentés comme favorables à l’ouverture. Cette manœuvre visait à moderniser l’image du régime et à calmer les esprits, mais, en réalité, elle n’a pas rempli ces objectifs.
La ville de Vitoria-Gasteiz, capitale de la province d’Álava au Pays basque, abrite le quartier populaire de Zaramaga où se situe l’église San Francisco de Asís. À mesure que la contestation sociale monte dans toute l’Espagne, cette paroisse devient le lieu d’assemblées ouvrières massives et d’un affrontement qui marquera durablement la mémoire collective.
Le cabinet Arias apparaît rapidement divisé et prudent : craignant que certaines réformes ne mettent en cause « l’essence » du régime, le président bloque des avancées essentielles — pas de légalisation des partis ni des syndicats, pas de pleine reconnaissance des droits de réunion, de manifestation et de grève. En conséquence, il se retrouve rejeté tant par les antifranquistes que par les « franquistes libéraux », et conspué en outre par le petit mais influent « búnker », la frange la plus réactionnaire des forces de l’ordre.
La conjoncture économique n’arrange rien : depuis la crise pétrolière de 1973, la vie devient plus chère, les salaires sont rognés et le chômage augmente, alimentant les tensions sociales. Ainsi le mouvement ouvrier clandestin — marqué par l’influence du Parti communiste d’Espagne et de l’extrême gauche — entre dans un cycle de protestations massives qui prend corps dès le début de 1976 à Vitoria.
Les personnels de plusieurs entreprises de Vitoria mènent alors des grèves éclatées, organisées non par les appareils syndicaux officiels mais par des assemblées d’ouvriers. Le 3 mars, pour la troisième fois consécutive, l’appel à la grève générale paralyse la ville : la matinée voit piquets, barricades et jets de pierres, suivis de charges policières, puis l’après‑midi près d’un millier de personnes se rassemblent dans l’église San Francisco de Asís où le gouverneur civil ordonne l’évacuation — un ordre qui ne sera pas respecté.
Comme Manuel Fraga se trouve à l’étranger, le pouvoir confie sur place la décision aux commandements policiers qui optent pour la fermeté maximale. En violation du Concordat avec le Saint‑Siège protégeant l’espace ecclésiastique, la Policía Armada introduit des gaz lacrymogènes dans le temple pour contraindre les manifestants à sortir ; ensuite, les forces frappent à coups de matraque, tirent des balles en caoutchouc — et, tragiquement, ouvrent le feu réel.
Le bilan humain est dramatique : cinq ouvriers sont abattus par la Policía Armada — Pedro María Martínez, Francisco Aznar, Romualdo Barroso, José Castillo et Bienvenido Pereda — et près d’une centaine de personnes sont blessées, y compris des agents. D’autre part, le 6 mars, un manifestant à Tarragone, Juan Gabriel Rodrigo, meurt en tombant d’un toit alors qu’il fuit la police. Sur ces événements, l’historien Carlos Carnicero parlera d’« action manifestement criminelle », tout en soulignant que la documentation ne permet pas de savoir s’il y eut un ordre direct ou une décision prise localement par les forces présentes.
La riposte sociale ne se fait pas attendre : sous le mot d’ordre « Vitoria, frères, nous ne vous oublions pas », une grève générale est convoquée le 8 mars. L’opposition avance le chiffre de quelque 500 000 travailleurs en arrêt dans les provinces basque et navarraise ; Madrid fournit des bilans plus modestes, mais reconnaît qu’à Gipuzkoa environ 105 000 employés avaient cessé le travail. Lors des affrontements ce jour‑là, une nouvelle victime tombe à Basauri : le jeune Vicente Antón Ferrero est tué d’une balle par un garde civil, événement qui attire dès le lendemain 50 000 personnes vers la localité.
Sur le plan judiciaire et politique, aucun membre du dispositif répressif n’est condamné et aucune responsabilité publique n’est officiellement assumée ; les responsables politiques restent en poste. Quant à Manuel Fraga, il se justifie par son absence et voit son image de réformateur fortement entamée, sa gestion des forces de l’ordre suscitant de vives critiques.
La tragédie de Vitoria marque un tournant : elle favorise la recomposition de l’opposition modérée, qui décide d’unir des structures précédemment divisées, et elle accélère le processus de transition politique tout en en révélant les limites. En effet, cet épisode montre combien la route vers la réforme reste étroite et semée d’obstacles, entre volonté de changement et résistances d’un appareil d’État encore puissant.
Finalement, la mémoire de ces jours de mars 1976 continue d’éclairer les débats sur la Transition espagnole, rappelant que les avancées politiques se construisent souvent au prix de conflits douloureux et de compromis difficiles.