
Le 20 mai, le Parlement a validé la nomination d’Emmanuel Moulin à la tête de la Banque de France — malgré une majorité de parlementaires qui s’est prononcée contre son arrivée. Au total, 58 voix se sont opposées et 52 ont voté pour. Mais la règle constitutionnelle est implacable : il aurait fallu que les trois cinquièmes des suffrages exprimés soient défavorables pour bloquer la nomination. Ce seuil n’a pas été atteint.
Le détail des scrutins éclaire le paradoxe. À l’Assemblée nationale, 25 parlementaires ont voté pour et 46 contre, sur 71 suffrages exprimés. Au Sénat, la tendance était inverse : 27 voix pour et 12 contre, sur 39 suffrages exprimés. Réunis, ces deux chiffres donnent les 52 pour et 58 contre — une opposition majoritaire sans effet juridique.
Le débat a été politique autant que juridique. La nomination d’un ancien secrétaire général de l Élysée, proche d’Emmanuel Macron, a ravivé les accusations de "recasage" après les nominations récentes de Richard Ferrand au Conseil constitutionnel et d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes. Les socialistes ont clairement annoncé leur refus, jugeant que Moulin ne présentait "pas les garanties d’indépendance politique indispensables à la fonction de banquier central". La France insoumise et le Rassemblement national ont eux aussi voté contre.
La pression portait surtout sur la droite. Le sort du candidat dépendait largement du vote des Républicains ; au Sénat, où la droite domine, plusieurs élus ont finalement soutenu la nomination. Sur les bancs de l’opposition, certains ont été durs : Éric Coquerel (LFI) a parlé d’un "cadenassage des institutions" et a accusé Moulin d’avoir "exercé des fonctions politiques" dans des cabinets ministériels, là où, selon lui, "on n’est pas dans l’administration". Jean‑Philippe Tanguy (RN) a jugé que l’intéressé "n’a fait que de la politique".
Pendant ses auditions, Emmanuel Moulin a multiplié les gestes d’apaisement. Âgé de 57 ans, il s’est présenté comme "un homme libre", un "homme du service public" qui sert l’État depuis trente ans et qui s’engage "à exercer ses fonctions en toute indépendance, en toute impartialité".
"Jamais je n’ai abdiqué ni mes convictions, ni ma liberté de penser, ni mon indépendance", a-t-il déclaré. Interrogé sur d’éventuelles connexions avec Nicolas Sarkozy — que le député socialiste Philippe Brun a évoquées comme une "campagne" pour sa nomination — il a répondu ignorer totalement si l’ancien président avait fait campagne pour lui et assuré ne pas croire qu’il irait à de futures réceptions organisées par M. Sarkozy.
Pour convaincre, Emmanuel Moulin a revendiqué quatre qualités : une expérience diversifiée en politique économique, une "indépendance sans failles", des capacités de management et un profil européen et international. Haut fonctionnaire passé par le Trésor, il a été directeur de cabinet de Bruno Le Maire (2017), directeur du Trésor (fin 2020), directeur de cabinet de Gabriel Attal (2024) puis secrétaire général de l’Élysée (2025). Sa nomination ouvre un nouveau chapitre — contesté mais légalement validé — pour la Banque de France.