
La présence canadienne à Erevan a un goût de signal politique. La participation de Mark Carney au huitième sommet de la Communauté politique européenne, invité par le président du Conseil européen Antonio Costa, est une première: il est le premier dirigeant d’un pays non européen à y prendre part. Le thème du sommet — «Bâtir l’avenir : unité et stabilité en Europe» — n’est pas neutre; il concentre sécurité collective, soutien à l’Ukraine et défense transatlantique, un agenda taillé sur mesure pour Ottawa.
Ce geste ne tombe pas du ciel. En février, le Canada est devenu le premier pays non européen à rejoindre l’instrument SAFE de l’Union européenne, ouvrant ainsi ses industries de défense aux marchés européens.
Cette ouverture industrielle vise à transformer des déclarations de soutien en commandes et en chaînes d’approvisionnement concrètes. «Il y a des opportunités importantes en matière de défense», résume Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill. Il imagine des Gripen suédois assemblés au Canada, des partenariats avec Airbus : une reconstitution, presque industrielle, de la capacité militaire canadienne.
Mark Carney est le premier dirigeant d’un pays non européen à participer à un sommet de la Communauté politique européenne. L’enjeu dépasse la défense. En 2025, les échanges entre le Canada et l’Union européenne atteignaient 178,6 milliards de dollars.
Ottawa s’est donné pour objectif de doubler ses exportations vers les marchés hors Amérique d’ici 2035; l’Europe est au cœur de cette stratégie de diversification. La logique est simple : face aux turbulences commerciales provoquées par Washington, multiplier les relais avec l’UE réduit la dépendance américaine et stabilise des débouchés à long terme.
En coulisses, la conversation s’est étendue à l’improbable — voire l’impossible : l’adhésion du Canada à l’Union européenne. En mars, le ministre français Jean-Noël Barrot a laissé entendre que «peut‑être le Canada finira par y adhérer». Le président finlandais Alexander Stubb, de passage à Ottawa en avril, a qualifié le Canada de «membre honoraire de l’UE». Ces formules relèvent autant de plaisanteries diplomatiques que d’un diagnostic : le lien entre Bruxelles et Ottawa est désormais dense, militaire comme économique.
En pratique, la venue de Carney à Erevan dit autre chose que de la politesse internationale. Elle scelle une proximité stratégique : le Canada n’est plus seulement un allié vocal de l’Ukraine, il s’intègre aux architectures industrielles et sécuritaires européennes. Pour Ottawa, l’objectif est double — obtenir des parts de marché et garantir, en retour, des chaînes d’approvisionnement fiables pour sa propre défense. Pour l’Europe, c’est l’assurance d’un partenaire extérieur solide dans une configuration géopolitique marquée par de l’incertitude.