
Le problème du logement en Espagne ne naît pas hier, mais dans les années 1980. C’est la thèse tranchée de Jaime Palomera, docteur en anthropologie économique et auteur de El secuestro de la vivienda, qui a déconstruit le mythe d’une crise récente au micro de La Ventana.
Pour lui, les racines sont politiques et structurelles : elles datent d’un tournant idéologique où l’État a cessé d’être le producteur principal de logements.
Le gouvernement a approuvé mardi le Plan d'État du Logement 2026–2030. Jaime Palomera est l'auteur de El secuestro de la vivienda et docteur en anthropologie économique.
Jusqu’aux années 80, rappelle Palomera, le secteur public construisait le plus de logements. Il s’agissait alors de logements protégés — parfois conçus « avec date de péremption » — qui constituaient une offre accessible.
Puis vint le basculement : l’État a commencé à faciliter le marché privé, parier sur l’offre libre et croire qu’un accroissement du parc privé résoudrait la question du logement pour tous.
Cette option a creusé une singularité espagnole par rapport aux modèles nord-européens, où l’État continue d’investir massivement dans le logement public et social. En Espagne, l’idée dominante est devenue que laisser le marché construire suffirait à garantir l’accessibilité.
Pendant des décennies, cela a fonctionné en apparence : la propriété s’est généralisée. Mais les prix montaient au rythme de la valorisation du patrimoine des ménages, et la porte s’est fermée pour la génération suivante.
Aujourd’hui, le résultat est clair et brutal : les plus jeunes ne peuvent plus intégrer la « société des propriétaires » qui s’est construite en large partie sur des trajectoires de patrimoine ascendantes. Palomera parle d’un régime de propriété devenu « très excluant ». Le Plan 2026–2030, qui vise notamment à rompre avec l’émancipation tardive de la jeunesse, est selon lui insuffisant pour inverser ce mouvement historique.
Son reproche tient en deux mots : diagnostic et ambition. Le plan reconnaît un symptôme — la difficulté d’accès au logement — mais n’attaque pas la racine : la réduction progressive du rôle public dans la production de logements abordables.
Sans une stratégie claire de reconquête du parc public et de instruments robustes pour contrôler les prix, les mesures risquent de rester cosmétiques. Palomera appelle donc à un déplacement de paradigme.
Ce n’est pas seulement une question de subventions temporaires ou d’incitations au privé ; c’est une décision politique sur qui construit, qui régule et à quel prix. Sans cela, avertit-il, le rêve répandu d’une société où « tout le monde devient propriétaire » restera une fiction pour les nouvelles générations.