Matins à Séville: la promiscuité quotidienne
À Séville, Yulitza Zambrano se lève à 5h30 pour préparer le repas avant d’enchaîner deux emplois. À 39 ans, cette Vénézuélienne partage une chambre prévue pour une personne avec son fils de 16 ans, paie 450 euros par mois et vit dans un appartement où dix personnes occupent quatre pièces, un seul WC et un frigo trop petit. «Il a parfois envie de pleurer, il rêve d’un autre foyer», dit-elle — une phrase simple qui résume la perte d’intimité que subissent des milliers de ménages.
Chiffres et dynamique du marché du logement
Ce n’est pas un cas isolé. Selon Eurostat, 20,5 % des locataires au prix du marché vivent en situation de surpeuplement, un chiffre en hausse de plus de 25 % par rapport à l’avant‑pandémie. L’Espagne est le deuxième pays européen où la sur‑occupation a le plus progressé depuis 2019, juste derrière l’Irlande. Les salaires stagnent tandis que les loyers ont grimpé jusqu’à 30 % au cours des cinq dernières années, creusant un écart que le marché ne résout pas.
«Le système est déconnecté de la réalité démographique», explique Juan Antonio Módenes Cabrerizo, chercheur à l’UAB. Pour lui, le nombre de ménages augmente plus vite que l’offre de logement, créant un «paradigme de besoins insatisfaits de logement» qui bride l’épargne et bloque des décisions de vie. Jaime Palomera, anthropologue économique, va plus loin : la fragmentation des logements — conversion en petites unités de coliving, contrats courts — est parfois une stratégie délibérée pour maximiser la rentabilité au mètre carré.
Histoires de cohabitation à Madrid, Usera et Sabadell
Les récits se répètent. À Madrid, Laura Prieto, 47 ans, vit dans un ancien local de 10 m² sans cédula d’habitabilité et paie plus de 500 euros ; dans le même immeuble, des familles entières dorment sur des matelas rangés sous les lits.
Diana Lora Effio, 42 ans, mère péruvienne de trois enfants à Usera, paie 500 euros pour une seule chambre après avoir vu son loyer monter de 600 à 800 euros et s’être fait escroquer de 4 000 euros. À Sabadell, Suyapa Orellana, 29 ans, partage 12 m² avec son mari et son fils malgré un emploi stable et une situation régulière : l’accès au logement social exige deux ans d’empadronamiento et trois fiches de paie, barrières qui forcent la cohabitation.
Propriétaires contraints et perspectives pour les familles
Le surpeuplement touche aussi des propriétaires. Le taux de surpeuplement parmi les propriétaires avec prêt hypothécaire a doublé, passant de 3,5 % à 7,8 % en cinq ans. José García Montalvo (UPF) parle d’«immobilité forcée» : des couples qui voudraient se séparer restent ensemble parce qu’ils ne peuvent assumer un second loyer.
La situation risque de s’aggraver. L’annulation par le Congrès du décret qui prolongeait la protection des contrats signés pendant la pandémie expose désormais des milliers de ménages à des hausses de loyer. Pour des familles comme celles de Yulitza, Diana et Suyapa, la restriction de l’espace n’est pas seulement matérielle : elle effrite la construction d’une vie normale pour la génération suivante.
