
« Ce serait bien de faire table rase et de recommencer », lance John Varey, devant son fleuriste Blossoms, au centre-ville de Bradford. Âgé de 59 ans, il ne cache pas son désamour pour le Parti travailliste : « Beaucoup de gens sont en train de décrocher », dit‑il, avant d’échafauder sa théorie sur qui vote aujourd’hui pour Labour — « des zones de ceinture verte, de belles maisons et des toits de chaume ». Sa voix reflète une frustration partagée dans une ville qui fut pourtant au cœur des luttes ouvrières.
Bradford se targue d’une histoire politique lourde. En entrant par Leeds Road, on voit encore une fresque peinte en 1993 sur le Playhouse : elle commémore la fondation, sur ce site, de l’Independent Labour Party (ILP) après des grèves massives dans le textile.
Independent Labour Party (ILP) a fusionné avec le Parti travailliste en 1900, rappelle la peinture — une mémoire qui pèse aujourd’hui sur les débats locaux. La question est simple : le Labour reste‑t‑il fidèle à ses racines ouvrières ? La réponse influencera le vote dans des villes comme Bradford.
Le conseil de Bradford compte 90 conseillers ; 46 sont aujourd’hui du Parti travailliste. Les sondages PollCheck estiment que le Labour pourrait perdre 33 sièges lors des élections locales de jeudi.
Le calcul politique est cru : actuellement 14 conseillers sont conservateurs, 10 verts et 15 indépendants (neuf au sein du groupe Bradford Independent). Si les projections de PollCheck se confirment, Reform UK, le parti de Nigel Farage, pourrait gagner 17 sièges et les Verts 12, faisant des écologistes le groupe le plus important d’un conseil sans majorité. Ce basculement possible traduit une défiance diffuse : pas seulement contre un parti, mais contre le système politique perçu comme replié sur Londres.
Les habitants expriment la même lassitude, mais avec d’autres récits. John Varey décrit un centre‑ville dépeuplé, où les façades victoriennes deviennent « un spectacle secondaire » au milieu de rues ponctuées de boutiques vides.
« Il n’y a rien pour attirer les gens au centre », dit‑il. « Donnez‑leur une raison d’y revenir. »
Face à lui, John Wilkinson, 87 ans, ancien briquetier, résume la nostalgie : « C’était la ville du textile dans le monde. » Pour lui, la déindustrialisation a tout emporté.
Se disant « vrai conservateur », il affirme que Margaret Thatcher aurait « remis les choses en ordre » et n’exclut pas d’avoir été tenté par Reform UK — preuve que le vote, ici, se brouille plutôt que de se cristalliser. Les élections locales de jeudi ne diront pas seulement qui contrôle Bradford : elles diront si une ville qui a forgé le Labour se reconnaît encore dans ce parti.