
« Ça serait bien de tout remettre à plat et de repartir à zéro. » À 59 ans, John Varey tient la boutique de fleurs Blossoms dans le centre-ville de Bradford et il l’affirme d’un ton las : « Beaucoup de gens perdent le contact avec le Parti travailliste. »
Il le regrette, mais il ne ménage pas non plus la formation de Sir Keir Starmer. Selon lui, le Parti attire aujourd’hui surtout « les gens des zones du green belt, des belles maisons et des toits de chaume ».
La ville porte pourtant son histoire politique comme une plaque. Une fresque peinte en 1993 sur le Playhouse de Bradford commémore le centenaire de la création de l Independent Labour Party (ILP) sur ce site, après des grèves massives de travailleurs du textile. L’ILP s’est ensuite intégrée au Parti travailliste en 1900, et c’est de ces quartiers ouvriers que le mouvement a d’abord tiré sa force.
Le conseil de Bradford compte 90 conseillers. Depuis 2014, le conseil de Bradford est contrôlé par le Parti travailliste.
Aujourd’hui, la donne peut changer. Sur 90 sièges, 46 sont détenus par les travaillistes, 14 par les conservateurs, 10 par les Verts et 15 par des indépendants — neuf d’entre eux siègent au groupe Bradford Independent. Des projections de PollCheck prévoient une hémorragie pour Labour : jusqu’à 33 conseillers perdus, 17 gains possibles pour Reform UK de Nigel Farage et 12 pour le parti Vert. Si ces tendances se confirment, les Verts pourraient devenir la première force d’un conseil sans majorité claire.
La colère locale n’est pas que politique mais aussi économique. Les témoins interrogés évoquent la désindustrialisation comme une blessure ouverte.
« C’était la ville textile du monde », dit John Wilkinson, 87 ans, ancien maçon, en pointant la façade classée de la Wool Exchange, aujourd’hui une librairie Waterstones. « Tout est parti en Chine, en Iran — c’est parti partout. »
Fidèle au conservatisme, il estime que Mme Thatcher « les aurait remis en ordre » et dit qu’il votera Conservateur, tout en avouant qu’il a été tenté par Reform.
Dans les rues, les vitrines vides et les unités commerciales désertes nourrissent le même constat : le centre manque d’attrait. « Donnez aux gens une raison de venir en centre-ville », lance Varey, évoquant des commerces variés plutôt que des « ongles ou des bazars bon marché ». Ces frustrations locales, conjuguées aux pertes d’emplois d’après-guerre, expliquent en partie pourquoi les élections locales de jeudi sont regardées comme un test pour le Parti travailliste dans les villes du Nord.
Pour beaucoup d’habitants, l’enjeu dépasse les couleurs politiques : il s’agit de savoir si Bradford peut retrouver une histoire économique et civique qui ne se contente plus de souvenirs victorieux.