Quand une réussite individuelle rappelle une urgence collective
Chaque fois qu’une femme gagne, ce sont toutes les femmes qui gagnent, a rappelé Pauline Marois en saluant la prestation de serment de Christine Fréchette. La formule sonne juste parce qu’elle masque une urgence criante: les promesses et les structures actuelles n’arrêtent pas l’hémorragie.
Un bilan alarmant et une mobilisation rapide
Neuf féminicides présumés en contexte de violence conjugale ont été commis au Québec en moins de quatre mois — autant que pour toute l'année 2025. Face à ce bilan, Ruba Ghazal a mobilisé une coalition d’environ 600 personnes en à peine deux jours et a exigé des actes, pas seulement des paroles. La nouvelle première ministre a répondu samedi : « Comme femme, comme première ministre du Québec, je le dis clairement : il faut que ça cesse. » Elle s’est engagée à adopter une loi inspirée de la « loi de Clare » et à augmenter les ressources pour les maisons d’hébergement.
Promesses à court terme, questions sur la mise en œuvre
La promesse est saluée, mais la vigilance reste de mise. La question la plus lourde n’est pas seulement d’écrire une loi en deux mois de travaux parlementaires, mais de s’assurer qu’elle protège vraiment les femmes et que le financement annoncé soit suffisant. La première ministre n’a pas accepté la demande la plus structurante de Ghazal et de la coalition : créer un ministère à part entière des Droits des femmes et de l’Égalité. Pour l’instant, la Condition féminine reste un secrétariat rattaché à une ministre qui a déjà de larges portfolios.
Manque de coordination ministérielle et conséquences concrètes
Martine Biron est ministre de la Condition féminine et aussi de l’Enseignement supérieur; sa prédécesseure, Caroline Proulx, cumulait Habitat et Condition féminine en pleine crise du logement. « C’est en dessous de la pile, parmi une tonne de dossiers! Comment, après ça, veux‑tu t’occuper de la condition féminine? C’est juste humainement impossible », dit Ruba Ghazal. Quand le dossier de la violence conjugale se répartit entre huit ministères, trois secrétariats et neuf organismes, il manque un chef d’orchestre capable de coordonner, prioriser et rendre des comptes.
Des recommandations anciennes toujours d’actualité
Le rapport Rebâtir la confiance de 2020, piloté entre autres par l’ex‑juge en chef Élisabeth Corte et la professeure Julie Desrosiers, avait déjà proposé cette cheffe d’orchestre : la recommandation 190 demandait une instance à temps plein, dotée de pouvoir et de moyens. L’argument reste le même aujourd’hui : il ne manque pas d’expertise, mais de leadership. Pendant ce vide, certains constats demeurent inacceptables — une femme sur deux appelant à l’aide n’a pas accès aux services d’hébergement, et sept des neuf femmes assassinées en 2026 venaient de régions pourtant ciblées comme prioritaires pour créer de nouvelles places.
Exiger une capacité d’action permanente et des moyens réels
La bonne volonté ponctuelle ne suffit plus. Si le Québec veut réellement « ne plus regarder les femmes tomber », il lui faut une capacité d’action permanente, des budgets qui suivent et une cheffe d’orchestre avec des outils — et des dents. Sinon, les promesses risquent de rester des mots bien sonnés.
